Alors que la menace du coronavirus perdure, la colère a fini par éclater ici et là contre les restrictions sanitaires. Une partie de la population se mobilise sur les réseaux sociaux ou dans la rue pour crier sa soif de liberté. Ce ras-le-bol aboutit à une opposition violente. Les émeutes urbaines aux Pays-Bas, pays peu habitué à une telle démonstration de force, sont le signe d’une menace qui enfle. La grogne s’exprime dans plusieurs pays européens comme le Danemark ou l’Allemagne. Panorama.

■ Aux Pays-Bas, le traumatisme des émeutes

L’instauration d’un couvre-feu, une première aux Pays-Bas depuis la Seconde Guerre mondiale, a déclenché fin janvier une flambée de violence. Centre de dépistage du Covid-19 incendié, hôpital attaqué, voitures brûlées, magasins dévalisés: plusieurs rassemblements ont viré au chaos, comme un signal d’alarme pour toute l’Europe. Une situation préoccupante marquée par une déclaration forte du maire d’Eindhoven, inquiet de voir éclater une «guerre civile» dans le pays après le saccage de la gare de sa ville et le pillage d’un grand magasin. La foule se composait de mécontents issus de divers horizons, du mouvement libertaire aux sphères complotistes. «Des manifestants qui ne croient plus à rien, qui ne supportent même plus que des gens prennent la science au sérieux», estime le sociologue Jan Willem Duyvendak dans un article du Monde.

Le malaise social dépasse l’urgence sanitaire. Le rejet des mesures souligne l’attachement des Néerlandais aux libertés individuelles. «Les autorités néerlandaises, de même que les scientifiques, se montrent très prudentes vis-à-vis des mesures qui constituent une atteinte à l’espace personnel», analyse le journal belge De Standaard, cité par Courrier international. Signe d’une grande hétérogénéité, certains contestataires socialement fragilisés souhaitaient en découdre avec les forces de l’ordre pour s’opposer à une «élite». Le premier ministre, Mark Rutte, a annoncé mardi un prolongement de la plupart des restrictions sanitaires pour limiter la propagation du variant britannique. Une annonce qui n’a pas provoqué pour le moment de nouvelles éruptions de violence.

■ Au Danemark, la menace des «hommes en noir»

La contestation a émergé sur un groupe Facebook baptisé «Men in Black», fort de plus de 18 500 abonnés. Le ton est donné dans la présentation de la page: «Nous sommes les enfants du Danemark! Peu importe notre âge, nos convictions et nos opinions, nous marchons de tous les coins du pays les yeux ouverts.» Ce mouvement puise sa force dans le milieu des supporteurs et du hooliganisme, mais pas seulement. «Ce n’est pas l’expression d’une grosse opposition populaire, mais celle de personnes durement touchées par les restrictions, qui étaient peut-être déjà un peu marginalisées avant la pandémie et qui le sont plus encore aujourd’hui», relève un journaliste du quotidien national Politiken interrogé par Le Monde, et qui a enquêté sur le phénomène.

La contestation a dépassé le cadre des écrans. Depuis la mi-décembre, des rassemblements ont lieu dans plusieurs villes du pays, entraînant des affrontements avec la police. Vêtus de noir, des manifestants couvrent leur visage du masque de Guy Fawkes, s’appropriant l’emblème du collectif de pirates informatiques Anonymous. Fin janvier, la pendaison d’un mannequin à l’effigie de la première ministre, Mette Frederiksen, a fait monter la pression d’un cran. Brûlée, l’installation était accompagnée d’une menace: «Elle doit être et sera mise à mort.» Face aux condamnations unanimes de la classe politique, un homme barbu est sorti de sa réserve: Morten Jakobsen. Le fondateur du mouvement des «hommes en noir» a condamné les violences, tout en dénonçant une «chasse aux sorcières» contre ceux qu’il définit comme «le peuple». Des «combattants pour la liberté», en référence aux résistants danois contre l’occupant nazi, face aux restrictions sanitaires, à l’hypothèse d’une vaccination obligatoire, à l’infantilisation supposée de la population par les autorités. Mette Frederiksen a récemment balayé les critiques des mesures prises par son gouvernement.

■ En Allemagne, un mouvement sous haute surveillance

L’Allemagne fait également face à une colère préoccupante. Au cours des derniers mois, le mouvement sectaire Querdenker («ceux qui pensent différemment») a été à l’origine d’une série de rassemblements d’ampleur contre les restrictions sanitaires. Au cœur de l’été, des manifestants ont tenté de prendre d’assaut le Reichstag à Berlin, suscitant une vive inquiétude de la part des autorités. Le groupe fait l’objet d’une surveillance renforcée de la part des agences de renseignement nationales. Des militants d’extrême droite sont soupçonnés d’avoir infiltré le collectif, y compris des personnes issues de la mouvance néonazie.

Lire aussi: Après les Etats-Unis, l’Allemagne redoute l’assaut de son parlement

A la tête du mouvement: Michael Ballweg. Agé de 46 ans, cet entrepreneur originaire de Stuttgart s’approprie le slogan «Où l’un de nous va, nous allons tous» de la mouvance conspirationniste QAnon, dont plusieurs figures ont envahi en janvier le Congrès américain. Pendant la période des Fêtes, l’homme avait appelé, dans un message vidéo publié dans la messagerie cryptée Telegram, à cesser indéfiniment la mobilisation et sans raison apparente. Sa déclaration intervenait en réalité quelques jours après les révélations de médias allemands sur ses méthodes de financement. Michael Ballweg faisait payer ses apparitions en public et demandait à ses soutiens d’envoyer de l’argent sur un compte bancaire qui n’était pas celui du mouvement, mais le sien. L’accalmie n’a été que de courte durée. Fin janvier, dans sa ville de Stuttgart, un défilé de voitures a été organisé. Selon la police, plusieurs centaines de véhicules ont participé au défilé qui s’est étendu sur plusieurs kilomètres à travers la ville. Selon une enquête menée par ARD-DeutschlandTrend, les citoyens perçoivent de plus en plus les mesures sanitaires comme un fardeau. En janvier, près de la moitié des personnes interrogées (49%) estimaient que le confinement leur posait problème, nettement plus que lors des relevés précédents.

Lire à ce sujet:

En Suisse, une colère encore contenue

Cette colère que les vaccins ne calment pas