Trois quarts de siècle après l’attaque de Pearl Harbor, Shinzo Abe et Barack Obama ont rendu hommage aux victimes de cette offensive qui précipita l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale, et ont fait l’éloge de la réconciliation. Sept mois après leur visite commune à Hiroshima, première ville japonaise frappée par le feu nucléaire, le premier ministre japonais et le président américain ont rejoint mardi 27 décembre, par bateau, le mémorial de l’USS Arizona, construit au-dessus de l’épave rouillée du cuirassé éponyme qui fut coulé par l’aviation nipponne le 7 décembre 1941.

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Les deux hommes ont déposé des couronnes de fleurs devant le mur sur lequel sont inscrits les noms des 1177 Américains qui y périrent.

Préparée pendant des mois dans le plus grand secret, l’attaque éclair – elle dura à peine deux heures – contre la principale base navale américaine dans le Pacifique, sur l’archipel d’Hawaï, fit plus de 2400 morts américains.

Le pouvoir de la réconciliation

«Le message que je veux envoyer au monde, ici, à Pearl Harbor, avec le président Barack Obama, est celui du pouvoir de la réconciliation», a déclaré Shinzo Abe dans un discours chargé d’émotion.

«En tant que nations et peuples, nous ne pouvons choisir l’histoire dont nous héritons, mais nous pouvons choisir les leçons que nous en tirons», a estimé le président américain en écho, soulignant que l’alliance entre Tokyo et Washington n’avait «jamais été aussi forte».

C’est la première fois qu’un premier ministre japonais se rend sur le mémorial de l’USS Arizona, construit au début des années 1960.

Pas d’excuses mais des condoléances

Avant Shinzo Abe, trois chefs de gouvernement japonais se sont rendus à Pearl Harbor dans les années 1950, dont son grand-père, Nobusuke Kishi, mais aucun n’avait participé à une cérémonie d’hommage aux victimes sur place.

Saluant la mémoire de «tous les hommes et les femmes courageux qui ont perdu la vie dans une guerre qui a commencé à cet endroit même», Shinzo Abe n’a pas présenté d’excuses, mais a exhorté à «ne jamais répéter les horreurs de la guerre» et présenté ses «sincères et éternelles condoléances aux âmes de ceux qui ont perdu la vie ici».

Le 7 décembre 1941 à l’aube, l’attaque, minutieusement préparée par le général Isoroku Yamamoto, fut une surprise totale. Les Américains n’avaient pas vu approcher les six porte-avions japonais qui se sont arrêtés à environ 400 km de l’île d’Oahu.

Des centaines de marins piégés

Quelque 400 avions japonais décollent en deux vagues successives: 21 bâtiments de guerre américains, dont huit cuirassés, sont coulés ou endommagés, de même que 328 avions de combat. L’«USS Oklahoma», touché par plusieurs torpilles alors qu’il était amarré à quai, bascule sur le flanc, emprisonnant des centaines de marins dans ses entrailles.

Aux bombardements assourdissants succède une épaisse fumée qui envahit toute la base navale, sous le choc.

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Au lendemain de l’attaque, le Congrès américain déclare officiellement la guerre au Japon. Trois jours plus tard, l’Allemagne déclare à son tour la guerre aux Etats-Unis. Un conflit sur deux fronts commence pour Washington.

Posters, badges, chansons: «Souvenez-vous de Pearl Harbor» devient immédiatement le cri de ralliement et de mobilisation aux Etats-Unis.

Des souvenirs émus

Le premier ministre japonais a évoqué cette journée du 7 décembre 1941 avec émotion. «En écoutant avec toute l’attention possible, avec en toile de fond le chant de la brise et le grondement des vagues, je peux presque discerner les voix de ces marins», a-t-il déclaré. «Des voix de conversations animées, joyeuses, d’un dimanche matin. Des voix de jeunes soldats qui évoquent entre eux leurs rêves. Des voix qui appellent les êtres aimés dans leurs derniers moments. Des voix qui prient pour le bonheur d’enfants pas encore nés.»

Evoquant le chemin parcouru en 75 ans entre les deux anciens pays ennemis, Barack Obama a mis en garde contre les périlleux engrenages guerriers. «Nous devons résister à la tentation de diaboliser ceux qui sont différents», a lancé le président américain, qui, dans moins d’un mois, cédera sa place à la Maison-Blanche au tribun populiste Donald Trump.

Se tournant vers le dirigeant japonais, il a dit son espoir d’envoyer au monde le message qu’il y a «plus à gagner à la paix qu’à la guerre».

Son successeur, le président élu Donald Trump, a créé la stupeur il y a quelques jours en affirmant, à rebours de décennies de négociations visant à réduire l’arsenal nucléaire mondial, qu’il n’excluait pas de relancer «une course aux armements».

Les habitants sensibles au «geste» de Shinzo Abe

A Honolulu, où la saison touristique bat son plein, les lieux de mémoire sont nombreux mais «le jour d’infamie» dont parla le président américain de l’époque, Franklin D. Roosevelt (1933-1945), appartient résolument aux livres d’histoire.

«Hawaï a une population multiethnique avec une forte composante japonaise», rappelle Stanley Chang, 34 ans, qui vient de faire son entrée au Sénat de l’Etat d’Hawaï.

«Je ne pense pas qu’il existe ici le moindre sentiment d’antipathie vis-à-vis des Japonais, 75 ans après l’attaque», explique-t-il, tout en soulignant que les habitants de l’archipel sont très sensibles au «geste» de Shinzo Abe.