Espagne

Pedro Sanchez, la victoire et puis après?

Le premier ministre sortant a remporté les élections législatives de dimanche mais sans obtenir la majorité des voix au parlement. Il aura fort à faire pour monter une coalition entre les centristes de Ciudadanos, qui assurent ne pas en vouloir, et les nationalistes basques et catalans

«Des millions d’Espagnols ont décidé de prendre en main le destin de leur pays», clamait triomphalement lundi Adriana Lastra, «numéro trois» du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), au lendemain de la victoire historique du chef du gouvernement sortant, Pedro Sanchez. Ces dernières semaines, la plupart des enquêtes d’opinion l’avaient donné gagnant.

Pour autant, vu l’importance du nombre d’indécis estimé par les instituts de sondage, autour de 30% des 36 millions de votants, personne n’avait prévu une victoire aussi ample du leader socialiste. Et encore moins le fiasco du Parti populaire, l’alter ego du PSOE à droite, deux partis qui ont gouverné le pays en alternance depuis la fin du franquisme.

Lire aussi: Les socialistes remportent les élections législatives en Espagne

«Le triomphe de la modération» 

Beaucoup d’observateurs craignaient que Pedro Sanchez, peu à l’aise et visiblement nerveux lors des débats préélectoraux de la semaine dernière, ne puisse moissonner autant de suffrages que l’indiquaient les sondages. Et pourtant: le chef de file socialiste a convaincu, réussissant à mobiliser cette part de son électorat qui, lors des deux dernières législatives, ne s’était pas rendue aux urnes.

«Indéniablement, souligne le directeur du journal El Español Pedro J. Ramirez, le premier ministre a bénéficié de la crainte qu’inspirent les ultras de Vox auprès de beaucoup d’Espagnols.» Surtout, confie l’analyste Antoni Puigverd, «Sanchez, c’est le triomphe de la modération. Or, malgré de fortes tensions, au milieu du bruit que font les partisans des solutions incendiaires, persiste en Espagne le désir de réconciliation.»

Une victoire qui donne à penser 

Que fera Pedro Sanchez de sa victoire? Arithmétiquement, la coalition logique serait celle qui unirait les socialistes et les libéraux centristes de Ciudadanos. On comptabiliserait ainsi 180 députés, soit davantage que les 176 députés nécessaires pour disposer d’une majorité. Ce serait aussi la solution rêvée pour Bruxelles, les marchés et les milieux économiques espagnols. L’ennui, c’est que la plupart des militants socialistes ne veulent rien en savoir. «Et puis ce n’est ni le désir ni l’intérêt d’Albert Rivera [le leader de Ciudadanos] qui cherche l’hégémonie à droite», tranche Enric Juliana, de la Vanguardia.

Sur sa gauche, Pedro Sanchez comptera sur un Podemos assagi, qui souhaite entrer au gouvernement, sur les nationalistes basques modérés, et une pléiade de petites formations. Le hic: pour obtenir la majorité absolue, il devrait sûrement négocier avec les séparatistes catalans d’Esquerra, un peu plus pragmatiques que les partisans de Carles Puigdemont, l’ancien chef du gouvernement catalan, «exilé» en Belgique.

A droite, c’est la Bérézina. Depuis le retour de la démocratie, le Parti populaire était en situation d’hégémonie, abritant aussi bien en son sein centristes libéraux et démocrates-chrétiens qu’extrémistes. En un mot, toute la gamme des droites. Or deux événements sont venus perturber cette tranquille domination. Les affaires, tout d’abord: la multiplication des scandales a provoqué l’apparition de Ciudadanos, qui a fait de «la régénération démocratique» sa vertu cardinale. Le conflit catalan, ensuite: la conduite jugée molle de Mariano Rajoy, l’ancien chef de file, face à la dérive sécessionniste en Catalogne a accru le sentiment patriotique dans le pays, dont Vox et Ciudadanos ont été les principaux bénéficiaires. «En conséquence, dit l’analyste Gabriela Cañas, le Parti populaire a vu son électorat grignoté par ces concurrents. Aujourd’hui, Ciudadanos lui dispute même le leadership à droite.» Et Vox menace de faire de même.

Lire également: L’extrême droite espagnole juge que «la fête est finie» pour la gauche

Une fièvre électorale 

L’avènement de cette formation de droite radicale marque un avant et un après. Grâce à ce qu’on appelle ici le «vaccin» que constituent une guerre civile (1936-1939) et quatre décennies de dictature nationale-catholique, l’extrême droite était pour ainsi dire inexistante. Le déclic, ce furent les législatives régionales en Andalousie en décembre dernier, et l’obtention de 400 000 suffrages et 11% des voix. Depuis, Vox est sur toutes les bouches. En parallèle, son chef, Santiago Abascal, a su développer rapidement son mouvement sur l’entier du territoire. «En soi le résultat est notable, 10% des votants et 24 sièges, alors que Vox vient de zéro, analyse le commentateur Andrea Rizzi. Pour autant, la formation reste en deçà des autres partis populistes européens.» Explication avancée: quoique admirateur du Hongrois Orban et du Polonais Kaczynski, Santiago Abascal avance des positions idéologiques moins radicales que ses pairs.

Le pays n’en a pas fini avec la fièvre électorale. Le 26 mai, l’Espagne ne votera pas seulement pour les élections européennes mais aussi pour les municipales et les régionales. «Cela aura une incidence sur la politique des alliances, précise l’écrivain Sergio del Molino. Par exemple, si le socialiste Sanchez établit un pacte avec Podemos pour gouverner le pays, cette stratégie devrait pouvoir s’appliquer à l’échelle européenne, locale et régionale.» Quant aux deux partis de la droite classique, Populares et Ciudadanos, ils vont devoir définir sans tarder leurs positions vis-à-vis des ultras de Vox. S’ils rééditent l’alliance à trois qui prévaut en Andalousie dans une autre région, l’Espagne risque d’être très mal vue par Bruxelles.

Publicité