Quand son téléphone mobile a sonné jeudi dernier, George Ryan mangeait un sandwich sur le pouce chez Manny's, non loin de ses bureaux, à Chicago. Nelson Mandela était au bout du fil. L'ancien président sud-africain, par cette ultime intervention, voulait convaincre le gouverneur républicain de l'Illinois de commuer la peine de tous les condamnés à mort dans son Etat. Ryan a mentionné ce coup de téléphone, samedi, devant un auditoire archicomble de la Faculté de droit de la Northwestern University, avant de faire connaître une décision qui porte à l'institution de la peine capitale aux Etats-Unis le coup le plus rude depuis 1972 (cette année-là, la Cour suprême avait déclaré inconstitutionnelle l'exécution capitale – avant de changer d'avis cinq ans plus tard). Le gouverneur a transformé la condamnation de tous les pensionnaires du couloir de la mort (167), en peine de prison à vie, ou dans quelques cas en une peine plus courte. La veille, il avait déjà gracié quatre hommes – dont trois ont été aussitôt libérés – qui avaient été condamnés à mort sur la base d'aveux obtenus, il y a dix ans, sous les tortures d'une unité de police depuis dissoute.

Règne de l'arbitraire

La décision est d'autant plus spectaculaire qu'aujourd'hui George Ryan n'est plus gouverneur de l'Illinois. Dimanche était le dernier jour de son mandat. Son successeur qui entre en fonction ce lundi, le démocrate Rod Blagojevich, chaud partisan de l'injection létale, est furieux. Comme la plupart des procureurs, dont l'un a dit que Ryan était animé par «la haine de la justice». L'Attorney general de l'Etat envisage de contester sa décision devant une cour, mais c'est un combat d'arrière-garde: le pouvoir des gouverneurs de commuer des peines est sans appel.

Le coup d'éclat de George Ryan ne va pas révolutionner d'un coup la pratique de la peine capitale, qui est très morcelée dans le pays, et continuera de le diviser en profondeur. Mais il va modifier les termes du débat. L'étonnant, c'est que rien ne préparait le gouverneur républicain à jouer ce rôle-là. Cet ancien pharmacien, en 1977, avait voté au parlement de l'Etat en faveur du rétablissement de la peine de mort, aussitôt après le nouvel arrêt de la Cour suprême. Si Ryan a peu à peu changé d'avis, c'est sous l'effet des recherches et d'un travail de conviction acharné menés par des chercheurs et des travailleurs sociaux, en particulier ceux du Center on Wrongful Convictions (erreurs judiciaires) de la Northwestern University. En reprenant tous les dossiers de condamnations, des juristes sous la direction de Dave Protess et de Rob Warden ont obtenu dans douze cas que des hommes promis à l'exécution soient rejugés, et finalement exonérés des crimes dont on les accusait.

Cette mise en cause du fonctionnement de la justice était si grave que George Ryan a imposé en 2000 un moratoire de trois ans dans l'application de la peine capitale. Et il a réuni une commission d'experts dont les travaux ont débouché sur des conclusions traumatisantes pour la justice de l'Etat. Règne de l'arbitraire: le risque pour un condamné de finir sous la piqûre mortelle dépend souvent du lieu où il a été jugé, du comportement des enquêteurs, du procureur qu'il a en face de lui, de sa propre position dans l'échelle sociale, de la qualité de son avocat, et de la couleur de sa peau. Deux tiers des détenus en death row étaient Noirs. Sur 160 cas, 35 prévenus noirs avaient été condamnés par un jury intégralement blanc. Dans 33 affaires, les avocats dont le client avait été condamné à mort avaient été ensuite suspendus ou radiés pour incompétence ou d'autres raisons. Près de 50 inculpés avaient été condamnés à la peine capitale à la suite de dénonciations faites par des mouchards à l'intérieur des prisons. Trois hommes promis à la mort, enfin, ont été innocentés par des tests ADN, et dans un cas quarante-huit heures seulement avant le moment fixé pour son exécution.

George Ryan, longtemps, a réfléchi. Les familles des victimes de meurtre ont fait le siège de son bureau pour l'inciter à ne pas céder aux abolitionnistes. Sa propre femme était du même avis. A la fin de la semaine dernière, il a arrêté son choix, à peu près au moment du téléphone de Mandela. Il ne pouvait plus, a-t-il dit samedi, accepter de prêter la main «à la machine de mort». Il avait choisi «le côté de la vie». Il a rédigé vendredi, pour expliquer sa décision, une lettre à toutes les familles des condamnés et de leurs victimes. Et, après des nuits sans sommeil, il a dit devant son auditoire que, samedi soir, il dormirait mieux.