Le continent africain se profile en ce début de siècle comme le théâtre d'un nouveau «Grand Jeu» pour la course aux ressources naturelles. Trois acteurs majeurs sont en compétition: les anciennes puissances coloniales européennes, qui bétonnent leurs acquis; les Etats-Unis, qui se montrent de plus en plus agressifs; et l'outsider chinois, qui n'hésite pas à s'infiltrer dans toutes les brèches, y compris chez les régimes mis aux bans des nations, pour assouvir sa soif de matières premières et occuper à son tour le terrain.

C'est sur ce fonds de rivalités entre grandes puissances (avec l'Inde et le Japon en embuscade) que Pékin organise à partir de ce jeudi un sommet sino-africain réunissant une quarantaine de chefs d'Etat. La Chine compte sur cette réunion, qualifiée d'«historique» et officiellement dédiée à «l'amitié, à la paix, à la coopération et au développement», pour avancer ses pions sur l'échiquier africain. Durant ces quatre jours - une conférence ministérielle suivie du sommet des chefs d'Etat -, pas moins de 2500 accords commerciaux seront discutés. «La plus importante conférence internationale organisée par la Chine depuis 1949», selon Pékin, comptera parmi ses hôtes des personnages accusés de violations des droits de l'homme comme les présidents du Soudan et du Zimbabwe, Omar al-Bashir et Robert Mugabe.

Cette mobilisation donne la mesure du bond des relations sino-africaines ces dernières années. Le commerce bilatéral entre la quatrième puissance économique mondiale et le continent le plus pauvre a été multiplié par cinq depuis l'an 2000, pour atteindre 50 milliards de dollars cette année. A la fin 2005, la Chine avait investi quelque 6 milliards de dollars en Afrique et annulé la dette de 31 pays pour un montant de 1,36 milliard de dollars.

Ces investissements ainsi que de nouveaux prêts financent des constructions (stades, barrages, ponts), des transferts de technologies et la vente de produits finis qui inondent les marchés africains. Des marchandises bon marché dont la population profite mais qui mettent parfois à mal la production locale. Pékin avance de l'argent mais impose également ses hommes: quelque 100000 ouvriers chinois, de source officielle, travaillent sur les grands chantiers africains contrôlés par des sociétés chinoises. Le nombre des Chinois établis au Soudan a par exemple triplé entre la fin des années 1990 et 2004 pour s'élever à 24000 ressortissants.

La contrepartie à ces investissements est l'accès aux ressources naturelles africaines comme les hydrocarbures, les minerais ou le bois. L'aiguillon de cette stratégie africaine est bien sûr le pétrole. Cette année, l'Angola a remplacé l'Arabie saoudite comme principal fournisseur de la Chine, dont 30% des importations proviennent d'Afrique. Pékin a investi dans 27 projets pétroliers ou gaziers dans 14 pays africains, dont le Kenya, le Nigeria, le Congo-Brazzaville ou encore le Gabon et l'Algérie.

Commerce «gagnant-gagnant»

Dans cette logique de conquête, la Chine n'hésite pas à détourner l'embargo américain imposé au Soudan. Pékin importe l'essentiel des 500000 barils produits par jour. En échange, les Chinois assurent l'immunité à Khartoum pour ses crimes au Darfour en bloquant toute initiative de l'ONU.

Accusée de «néocolonialisme» par les Occidentaux, la Chine rétorque qu'il s'agit d'un commerce «gagnant-gagnant» entre partenaires négociant sur pied d'égalité. Il est vrai que, en la matière, ni l'Europe, ni les Etats-Unis n'ont de leçon à donner. D'aucuns, comme récemment le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, s'inquiètent des conséquences pour l'environnement, du risque de réendettement de l'Afrique et de la dégradation des conditions salariales liés au modèle des affaires chinoises. Le ressentiment au sein de la population contre cette nouvelle présence jugée parfois envahissante commence par ailleurs à se faire ressentir, comme en Zambie, où la Chine contrôle d'importantes mines de cuivre.

«Dans leur conquête du marché africain, les Chinois jouissent d'un avantage par rapport à leurs concurrents occidentaux: leur politique de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays du continent, commente l'hebdomadaire Jeune Afrique. Ainsi, les Chinois constituent parfois une importante planche de salut pour les régimes en délicatesse avec les critères - économiques ou politiques - de bonne gouvernance.» Ce sommet de Pékin permet enfin à Pékin de renforcer ses appuis diplomatiques et d'asseoir son statut de grande puissance. Des appuis utiles pour manœuvrer au sein des grandes instances de négociations internationales.