La rencontre ce lundi à New Delhi entre Hu Jintao, président et secrétaire du Parti communiste chinois, et d'Abdul Khalam, le président indien, est celle de deux chefs d'Etats qui, désormais pèsent de tout leur poids sur la scène internationale. Il est devenu difficile de faire sans ces deux pays dont les 2,4 milliards d'habitants cumulés représentent plus d'un tiers de la population mondiale - aujourd'hui estimée à 6,6 milliards d'êtres humains - et dont la croissance économique moyenne avoisine, ces dernières années, 10% pour Pékin, premier, et 7% pour New Delhi. Longtemps, l'Occident a considéré la Chine et l'Inde comme deux géants en termes géographiques et démographiques, mais comme deux nains politiques. Cette page est indéniablement sur le point d'être tournée.

«Dans les prochaines décennies, juge Pranab Mukherjee, le ministre indien des Affaires étrangères, la relation indo-chinoise est appelée à devenir l'une des plus importantes relations bilatérales et ce tout simplement par les chiffres bruts alignés en termes de population et d'économie». Ce changement progressif du statut mondial des deux poids lourds, que souligne le chef de la diplomatie indienne, a également fait évoluer le regard que les deux pays portaient l'un sur l'autre, et par conséquence, modifiant en profondeur la nature de leurs rapports.

L'offensive chinoise sur le plateau du Cachemire indien de l'Aksai Chin du 20 octobre 1962 et les quelque deux milles soldats tués au cours d'un conflit qui prendra fin vingt-huit jours plus tard paraissent aujourd'hui bien lointains. Tout comme la profonde rivalité politique entre les deux voisins, au cœur de la lutte pour la direction du mouvement des non-alignés. Depuis la visite à Pékin en 1988 du premier ministre indien de l'époque Rajiv Gandhi, leurs relations politiques n'ont cessé de s'améliorer. Et même si une vaste étendue de territoire que la Chine a occupé en 1962 reste contestée par l'Inde (voir encadré), les tensions militaires ont aujourd'hui disparu. Dernier signe fort en date: la réouverture en juillet dernier du poste frontière himalayen de Nathu La, étape phare de l'ancienne route de la soie.

Leurs frictions ne se sont pourtant pas évaporées. Elles ont tout simplement quitté la sphère politique pour se reporter vers l'économique. «Nous serons concurrents pour les vingt, les cinquante prochaines années», avouait la semaine dernière Ashwani Kumar, le ministre indien de l'Industrie. Une évolution qui s'explique aussi par l'absence quasi complète, historiquement, de relations commerciales entre les deux pays. Mais ces anciens petits joueurs économiques sont devenus aujourd'hui des poids lourds gagnant chaque jour en puissance et les accrochages économiques ont augmenté parallèlement au développement de leurs échanges commerciaux. Ceux-ci sont passés de 340 millions de dollars en 1992 à 7,6 milliards en 2003, 17 milliards en 2005 et pourraient atteindre 50 milliards en 2010. Et la Chine est devenue le pays contre qui l'Inde a déposé le plus de plaintes antidumping!

Ces tensions nouvelles sont également nées d'un besoin partagé et concurrent d'assurer l'approvisionnement en énergie pour maintenir le rythme de la croissance, dans chacun des pays. La Chine et l'Inde se sont entendus en janvier dernier pour ne plus se faire concurrence lors de l'achat de pétrole, de gaz naturel et d'autres matières premières, et ce afin d'éviter de faire monter les enchères. A ne pas douter cependant, cette compétition énergétique va se trouver au cœur des débats des prochains jours. Derrière les sourires de façade, les négociations seront féroces.