Ye Haiyan a récidivé. Adepte des actions chocs, la militante chinoise originaire de la province de Guanxi, au sud de la Chine, s’est lancée dans une nouvelle campagne de dénonciation qui, cette fois, l’a conduite en prison. Le 27 mai, elle publiait sur Internet une photo d’elle brandissant une pancarte avec ce message: «Proviseur, prenez plutôt une chambre avec moi et laissez nos enfants tranquilles.»

La militante, postée ce jour-là devant l’école primaire de Wanning, dans la province de Hainan, s’adressait au directeur de l’établissement. L’homme est soupçonné, avec un membre du gouvernement de cette province au sud du pays d’avoir emmené des écolières de 10 à 11 ans dans une chambre d’hôtel pour abuser d’elles le 8 mai dernier. Dans les jours qui ont suivi cette affaire, les médias ont révélé au moins sept autres cas de viols d’enfants dans des écoles, alimentant à chaque fois un peu plus l’indignation populaire.

Les autorités chinoises ont tenté de contenir l’effusion de colère en faisant pression sur les médias et les militants, en vain. Des centaines d’internautes ont imité le geste de Ye Haiyan sur la toile. Parents, étudiants, officiers de police, l’artiste chinois Ai Weiwei et même la star japonaise du porno Aoi Sola, très populaire en Chine, ont posé avec le même message grinçant, proposant leurs services sexuels au proviseur de Wanning.

Ce n’est pas la première fois que Ye Haiyan parvient à toucher les esprits à sa manière, simple et incisive. La militante de 37 ans avait déjà fait parler d’elle en se mobilisant pour la condition des prostituées de bas étage, les «femmes à 10 yuans», qui vendent leur corps pour 1,50 franc. Elle s’était installée dans un quartier défavorisé de la ville de Yulin, dans la province de Guangxi, et s’était mise dans la peau de l’une d’entre elles, offrant des passes dans une chambre miteuse à des paysans désargentés. Le récit de ses expériences sur son blog, très vite censuré, avait fait grand bruit en Chine (LT du 8.03.13).

Décalée et teintée d’humour noir, sa façon de s’adresser directement aux autorités pour les questionner fait penser aux performances iconiques d’Ai Weiwei. Contacté par téléphone, l’artiste fait part de son inquiétude et salue le courage de la jeune femme, dont il compare la démarche à la sienne: «Nous ne faisons pas de la provocation, nous avons l’intention d’amener la conscience dans la société chinoise. Chaque action est une nouvelle tentative. Mais l’espace de liberté est très limité.»

Les chemins des deux militants acharnés des droits de l’homme en Chine se sont croisés en 2011 quand Ye Haiyan a posé nue avec trois autres femmes aux côtés de l’artiste, pour un portrait intitulé Tigre et huit seins. L’image avait été censurée et Ai Weiwei mis sous enquête pour pornographie. Mais déjà les agitateurs faisaient des émules sur Internet: en signe de soutien, des centaines de personnes avaient publié des photos d’eux dévêtus sur le web.

«Ce que Ye Haiyan entreprend est difficile, poursuit Ai Weiwei. Elle est souvent malmenée par les forces de l’ordre, car elle défie le conservatisme de la société chinoise en questionnant notre rapport au corps et à l’autorité. Elle ne le fait pas pour sa propre condition, mais pour celle des femmes les plus vulnérables de la société. La campagne de Ye Haiyan est un succès. Elle s’est immiscée dans de nombreuses discussions. Mais dans ce pays, à chaque fois que tu t’en prends à la morale, on essaye de te faire taire.»

Jeudi dernier, six personnes en civil font irruption chez Ye Haiyan, dans la région du Guangxi, et la rouent de coups devant sa fille de 13 ans. Pourtant, le lendemain, c’est la militante que les policiers arrêtent. Ils l’accusent d’avoir agressé trois femmes à l’aide d’un couteau de cuisine. Selon le Français Nicholas Bequelin, responsable de la région Asie pour l’ONG Human Rights Watch, il ne fait aucun doute que Pékin cherche à «bâillonner» la jeune femme: «Suivant un modèle maintes fois appliqué à l’encontre des défenseurs des droits de l’homme, l’attaque dont elle a été victime est une mise en scène pour lui attribuer un délit dont elle a elle-même été victime.»

Depuis, Ye Haiyan est maintenue dans un trou noir – la détention administrative – sans être passée devant un tribunal ou un juge, comme la loi le permet. «Il s’agit d’une arrestation arbitraire et inique, qui bafoue le droit et la raison», dénonce Nicholas Bequelin.

Ai Weiwei et des centaines d’internautes réclament la libération de Ye Haiyan. Parmi eux, l’intellectuelle chinoise Ai Xiaoming, 59 ans, directrice adjointe du Centre de recherche sur les femmes et la sexualité et professeure à l’Université Sun Yat-sen, à Canton. La militante féministe a publié sur sa page Facebook une photo d’elle nue, une paire de ciseaux dans la main – l’arme est couramment prêtée aux femmes dans les films chinois. Ce message écrit en lettres noires barre sa poitrine: «Couchez avec moi, laissez Ye Haiyan tranquille.»