Féminisme

Pékin fait disparaître une pionnière de #MeToo

Sophia Huang Xueqin a été arrêtée pour sa participation à une manifestation à Hongkong. Mais c’est aussi son engagement pour la cause des femmes en Chine continentale qui dérange

Sophia Huang Xueqin a été convoquée le 17 octobre par la police de Canton, dans le sud de la Chine. Elle devait récupérer son passeport, confisqué pendant l’été. Sa famille ne l’a plus revue depuis. La journaliste trentenaire, féministe connue, est toujours en détention, vraisemblablement pour «trouble à l’ordre social». Sa participation au mouvement démocratique à Hongkong en juin serait le prétexte à son interpellation. «Ils veulent la faire taire. C’est un signal très clair envoyé à tous les militants, pas seulement aux féministes», confie l’une de ses proches sous le couvert de l’anonymat.

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Début juin, Sophia Huang Xueqin participe à l’une des manifestations contre le projet de loi lié aux extraditions vers la Chine qui a embrasé Hongkong. Les autorités la mettent en garde, lui interdisent de quitter la Chine. Pourtant, alors que le mouvement se mue en révolte politique, elle témoigne tout de même sur les réseaux sociaux de son expérience du combat démocratique dans cette région chinoise semi-autonome. A son retour, elle est arrêtée une première fois, comme de nombreux étudiants et avocats venus dans le territoire en ébullition.

«Elle était dans le collimateur des autorités depuis un moment, harcelée, tout comme sa famille, par la police. Les motifs de son arrestation ne sont pas clairs: est-ce pour son engagement pour le droit des femmes ou pour ses écrits sur les manifestations pro-démocratie à Hongkong qu’elle est détenue?» se demande une militante de Feminist Voices, une publication féministe en ligne créée en Chine en 2009, contactée par téléphone.

Harcèlements et agressions

Sophia Huang Xueqin est connue pour être l’une des instigatrices de #MeToo en Chine. S’inspirant de son expérience personnelle, elle réalise fin 2017 un sondage en ligne sur les harcèlements subis par les femmes journalistes. Dans son sillage, les langues se délient, les témoignages de harcèlement ou d’agressions sexuelles se répandent sur les réseaux sociaux. Un professeur d’université est évincé, une star du petit écran incriminé. Le mouvement éclabousse principalement des hommes très en vue. Dans les sphères privées ou sur le lieu de travail, les recours légaux s’avèrent plus difficiles. Car même si l’égalité des sexes est défendue depuis des décennies en Chine, elle n’a pas percé dans une société traditionnellement patriarcale.

Dès la fin du XIXe siècle, des femmes se sont organisées pour réclamer le droit de vote. D’autres revendications sont ensuite portées après 1949 par la Fédération nationale des femmes, puissante organisation chapeautée par le Parti communiste. Mais en dépit du discours officiel, les inégalités entre les sexes restent profondes.

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A partir de 2010, des militantes organisent dans tout le pays des performances artistiques pour sensibiliser tous azimuts sur le manque de toilettes publiques pour femmes ou sur les violences conjugales. Et 2015 va marquer un tournant. Cinq militantes entreprennent de distribuer dans des bus des autocollants contre le harcèlement sexuel le 8 mars. Elles sont incarcérées 37 jours pour «provocation à la querelle» et «fomentation de troubles». Cela galvanise les femmes, en particulier dans les universités.

«Nous demandons que cessent les discriminations à l’embauche et sur le lieu de travail. Nous poussons aussi pour que le gouvernement fasse son devoir en faisant appliquer des lois qui existent» pour protéger les droits des femmes, cite en exemple la militante de Feminist Voices. Les autorités ont pourtant d’autres projets.

Epouses et mères avant tout

Pressé par le vieillissement de la population, la baisse de la natalité en dépit de la fin de la politique de l’enfant unique en 2015, et une baisse de la main-d’œuvre, le parti unique milite pour que les Chinoises enfantent, et les cantonne ainsi plus que jamais à un rôle économique d’épouse et de mère. Pour les mettre au pas, les autorités ferment sites et comptes féministes, censurent le hashtag #MeToo.

«Ces dernières années, les autorités ont renforcé leur mainmise sur beaucoup de pans de la société, dont le militantisme féministe. Le Parti communiste chinois est paranoïaque vis-à-vis de tout ce qu’il ne peut pas contrôler», souligne Yaqiu Wang, chercheuse au sein de Human Rights Watch.

Or, selon elle, «les militantes féministes chinoises ont démontré une remarquable habileté à s’organiser et à mobiliser l’opinion publique. Elles sont malignes, déterminées, résistantes et bien connectées aux mouvements pour le droit des femmes de par le monde. Le gouvernement chinois les voit donc comme une menace à son règne.»

Certaines ont émigré, notamment aux Etats-Unis, d’où elles organisent des événements relayés ensuite en Chine via médias et réseaux sociaux. Pour celles restées au pays, «il faut militer de façon clandestine et utiliser des moyens de communication sécurisés», explique la membre de Feminist Voices. Et, selon elle, «c’est de plus en plus risqué».

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