«Pékin glisse vers un régime dictatorial»

Chine Le secrétaire général du PC, Xi Jinping, est au pouvoir depuis fin 2012

Le chercheur Willy Lam décrit dans un livre le virement autoritaire de Pékin

Début mai, Pékin a publié un projet de loi renforçant le pouvoir du Parti communiste sur la sécurité nationale. Finance, armée, politique, Internet ou encore religion sont visés. Cette loi fait craindre de nouvelles restrictions pour les libertés individuelles. A l’étranger, l’association PEN American a dénoncé mercredi dernier la censure dont sont victimes les écrivains occidentaux en Chine. L’Américain Paul Auster a ainsi découvert après publication que son texte avait été «mutilé» par les autorités chinoises.

Dans son dernier livre, qui vient de paraître*, Willy Lam analyse la transformation de la République populaire depuis l’arrivée à sa tête de Xi Jinping, il y a deux ans et demi. Ce professeur à la Chinese University de Hongkong et aussi membre de la Jamestown Foundation, un institut de recherche à Washington, observe un glissement vers un régime dictatorial.

Le Temps: Vous écrivez qu’en 1982 Xi Jinping a pris deux décisions cruciales pour sa carrière: quitter l’armée et divorcer. Planifiait-il déjà son ascension à la tête de la République populaire de Chine?

Willy Lam: Xi Jinping a été constamment sous-estimé, jusqu’à ce qu’il devienne numéro un en 2012. Aujour­d’hui, on réalise que dès le début il a décidé de bâtir une grande carrière, s’inspirant de son père, mais pas de ses idées! Car Xi Zhongxun était un grand libéral.

La rupture avec l’armée s’est produite lorsqu’il a décidé de se «rustiquer», de se retirer dans la province de Hebei. Il y a pris un poste de secrétaire d’un comté rural pour «revenir aux racines» du pays, comme il l’a dit. Ce fut une décision très intelligente, qui a lancé sa carrière politique. La séparation avec sa première épouse s’est produite au même moment. Ke Xiaoming lui avait posé un ultimatum: la rejoindre à Londres, où elle était installée, ou divorcer. Fille de l’ambassadeur en Grande-Bretagne, elle était très occidentalisée. On peut s’étonner qu’ils se soient mariés, mais il faut aussi rappeler que, lorsque Xi Jinping l’a épousée, sa situation financière était difficile. Son propre père, victime de la Révolution culturelle, venait d’être réhabilité.

Vous décrivez les pouvoirs qu’il détient: le Parti, l’armée, la Commission sur la sécurité ou celles sur les réformes économiques, ou encore sur la surveillance du Web, sans oublier celle sur la corruption, dont le président lui est acquis… Il paraît diriger le pays tout seul.

– Même Mao Zedong ne disposait pas d’autant de pouvoirs directement! Il prenait bien sûr toutes les grandes décisions. Y compris économiques, qui ont conduit à la grande famine et à la mort de 36 millions de personnes. L’approche de Xi Jinping va à l’encontre de deux doctrines établies par Deng Xiaoping, le successeur de Mao: une direction collégiale du pays, d’une part, et une séparation entre le Parti et le gouvernement, d’autre part. Sans le dire ouvertement, il ramène tous les pouvoirs vers lui, vers le Parti. Le premier ministre a été marginalisé. A Pékin, on spécule que Li Keqiang pourrait ne faire qu’un seul mandat. A l’inverse, le président de la commission qui lutte contre la corruption, Wang Qishan, allié du président, apparaît comme le véritable numéro deux du régime. Xi Jinping crée aussi de nouvelles instances quand il n’a pas confiance dans les existantes. C’est le cas de la Commission nationale de sécurité qui, de facto, remplace celle que dirigeait Zhou Yongkang, un opposant de Xi Jinping tombé pour corruption et fuite de secret d’Etat, et dont on attend le procès. Notez enfin, que l’agenda caché de Xi Jinping est, non seulement, de durcir le régime, mais aussi de rester au pouvoir longtemps, au moins jusqu’en 2027. Il s’inspire peut-être du président russe, Vla­dimir Poutine, dont il est proche.

La Chine glisse-t-elle d’un régime autoritaire à une forme de dictature?

– Plus ou moins. Au niveau individuel, les gens disposent de grandes libertés dans leur vie de tous les jours. Il en va autrement s’ils critiquent le Parti. Au plan culturel, les choses changent cependant. Récemment, un festival de heavy metal à Pékin a été interdit. Jiang Zemin et Hu Jintao, les deux prédécesseurs de Xi Jinping, étaient peu regardants à ce sujet. Xi Jinping, lui, veut contrôler ce que les gens pensent, comme au temps de Mao, pour assurer la sûreté du régime. A l’université, le fameux Document 9 a restreint les champs de discussion, en particulier dans les sciences sociales qui ne peuvent, par exemple, évoquer la démocratie ou la liberté de la presse. Pékin veut éviter que les idées occidentales pénètrent en Chine.

Cela ne va-t-il pas contre la volonté de transformer l’économie, de la rendre plus innovante en particulier, comme le réclame chaque semaine le premier ministre?

– Il y a là une grande contradiction car l’innovation, comme celle produite par la Silicon Valley, se nourrit de la circulation des idées et de l’information. Que Li Keqiang en parle autant vous rappelle qu’il vient d’une faction opposée à celle du président. Concernant les réformes économiques, Xi Jinping les accepte à condition qu’elles ne fragilisent pas les grandes sociétés contrôlées par l’Etat (SOEs). Une réforme va toutefois réellement avancer: la convertibilité du renminbi, d’ici deux à trois ans. La Chine en a besoin pour réaliser son projet le plus chaud du moment, la nouvelle Route de la soie.

Quel allié de Xi Jinping l’armée reste-t-elle, alors que de nombreux généraux sont tombés pour corruption?

– L’Armée populaire de libération (APL) reste le pilier le plus important du régime, à laquelle il faut aussi ajouter les corps de police et de renseignement, également désormais sous l’autorité de Xi Jinping. L’APL est trop corrompue pour combattre, comme l’a rappelé un rapport récent de la Rand Corporation. Xi Jinping veut une dictature efficace; il fait donc de l’ordre, ce qui lui vaut sûrement beaucoup d’ennemis. Il agit cependant avec prudence pour ne pas déstabiliser ceux qui ont la main sur les troupes, et qui pourraient mener un coup d’Etat.

Que va faire Xi Jinping de son pouvoir en Asie? La tension monte pour le contrôle de la mer de Chine.

– Je ne crois pas à un conflit militaire car Pékin a trop à y perdre économiquement. Xi Jinping sait que, de son vivant, la Chine ne pourra remettre en cause la puissance des Etats-Unis dans le monde. Il pense en revanche y parvenir dans la région Asie-Pacifique. De ce point de vue, la version maritime de la nouvelle Route de la soie revêt une grande importance géopolitique. Non seulement pour contrer les Américains, mais aussi les Indiens.

* «Chinese Politics in the Era of Xi Jinping», 2015, Routledge.