Dans le poste de commandement du patrouilleur chinois Haijian 50, un jeune officier de l’agence de surveillance maritime chinoise récite dans le combiné une semonce à l’intention des garde-côtes japonais: «L’île de Diaoyu et les îles annexes font historiquement partie du territoire chinois, la Chine en détient des preuves historiques et juridiques. Vos navires ont violé la souveraineté et les droits de la République populaire de Chine. […] Cessez immédiatement vos infractions, ou vous devrez en assumer toutes les conséquences!» La séquence, qui s’est déroulée vendredi matin 14 septembre au large des Senkaku (Diaoyu en chinois), un groupe d’îlots de mer de Chine orientale administré par le Japon mais revendiqué par les Chinois, a tourné en boucle ce week-end sur la télévision d’Etat chinoise.

Plusieurs dizaines de cas d’intrusion de navires d’agences d’Etat chinoises dans ce que le Japon considère comme ses eaux territoriales autour des Senkaku ont eu lieu ces deux dernières années, mais c’est la première fois qu’une telle démonstration de force (les six navires chinois – qui dépendent de l’administration océanographique et non de la marine – sont restés près de sept heures) est livrée en pâture à l’opinion publique: près de 80 000 personnes ont manifesté samedi dans une dizaine de villes chinoises, le plus souvent de manière très encadrée et organisée – on comptait samedi devant l’ambassade japonaise à Pékin autant de policiers que de manifestants –, mais avec des slogans parfois violents et xénophobes.

«Accroître la pression»

Cette escalade, la plus grave depuis septembre 2010, découle de la «nationalisation» des îles, dont les plus grandes appartenaient à une famille japonaise, par l’Etat japonais, afin de parer toute agression chinoise.

Le spectacle télévisé des navires «défendant» les Diaoyu renforce un peu plus dans la tête d’une majorité de Chinois la confusion entre revendication territoriale et contrôle effectif des îles. Il prend tout son sens depuis la soumission officielle par la Chine aux Nations unies, le 13 septembre, donc la veille, de l’ensemble des données nautiques nécessaires à une demande de reconnaissance de sa souveraineté sur les Diaoyu.

La Chine n’y avait jamais procédé, en vertu du statu quo issu du traité de paix et d’amitié de 1978 entre Chine et Japon, selon lequel le différend des îles Senkaku ne devait pas perturber les relations bilatérales. «Le résultat, c’est que cela crée une justification pour une présence chinoise accrue autour des îlots», écrivait vendredi dans la revue The Diplomat le spécialiste de géopolitique du MIT, Taylor Fravel, qui craint des «dérapages».

Pékin n’a jamais souhaité faire appel aux instances internationales dans le cas, notamment, des territoires disputés de mer de Chine du Sud, note Jean-Pierre Cabestan, de l’Université baptiste de Hongkong. «L’objectif des Chinois est d’accroître la pression sur les Japonais pour qu’ils reconnaissent qu’il y a un différend et négocient», estime le sinologue. En interne, Pékin joue avec le feu en attisant la colère populaire contre le Japon: si celle-ci a l’avantage de faire diversion dans une période de flottement au sommet, elle risque de se «retourner» contre le régime…