Le contraste est saisissant. Plus Pékin durcit le ton en laissant planer le doute sur une éventuelle intervention militaire et moins Taipei semble s'inquiéter de ces menaces. Alors qu'en Chine populaire, les autorités ont décrété une mise en alerte limitée dans les provinces côtières vis-à-vis de Taïwan, le président de l'île, Lee Teng-hui, reprécisait mardi pour la énième fois son nouveau credo: Taïwan doit désormais être considéré comme un Etat et ses dirigeants veulent négocier d'égal à égal avec les communistes la question de la réunification.

Dimanche, le président chinois, Jiang Zemin, rappelait à son homologue américain, Bill Clinton, que son pays n'écartait pas une intervention militaire pour récupérer la «province rebelle». La veille, Pékin déclarait être en possession de la bombe à neutrons et mardi la presse communiste spéculait sur des exercices militaires. Des mouvements de troupes que refuse toutefois de confirmer la hiérarchie militaire communiste.

Dans le même temps, la guerre des mots est encore montée d'un cran. «La voie séparatiste» empruntée par Lee Teng-hui est «un pas extrêmement dangereux», a déclaré la porte-parole du Ministère chinois des affaires étrangères, Zhang Qiyue. Pékin dénie jusqu'au titre de président au leader taïwanais, pourtant élu au suffrage universel en 1996. Le pouvoir communiste rappelle également que tous les pays avec lesquels il entretient des relations diplomatiques (c'est-à-dire l'essentiel de la communauté internationale) «reconnaissent que Taïwan fait partie intégrante de la Chine».

La Bourse à la hausse

Dix jours après les déclarations du président Lee Teng-hui, les Taïwanais restent étonnamment sereins. De source diplomatique, on explique qu'on ne croit pas à une attaque. Une telle éventualité aurait des conséquences catastrophiques pour Pékin, tant sur le plan économique que stratégique. Après avoir donné des signes inquiétants vendredi dernier, la Bourse de Taipei était mardi à la hausse. Contrairement à ce qui s'est passé lors de la dernière crise dans le détroit de Formose, en mars 1996, aucune fuite en masse de capitaux vers l'étranger n'est à constater. A l'époque, Pékin avait été jusqu'à effectuer des tirs de missiles, pour faire pression sur la première élection présidentielle démocratique de l'île.

La presse de Taïwan se fait certes l'écho de nombreuses critiques sur la démarche de son président et sur les risques de bloquer le processus de réconciliation nationale. Mais un premier sondage indépendant – dont l'opposition conservatrice doute toutefois de la valeur – démontre que près des trois quarts des Taïwanais soutiennent leur président quand il parle de «relations spéciales d'Etat à Etat». La riposte ne s'est pas fait attendre: mardi, le quotidien communiste China Daily publiait un autre sondage, qui indique que 87% des Chinois du continent soutiennent la position officielle de Pékin et l'emploi de la force «si nécessaire».

Le président Lee Teng-hui a encore précisé sa pensée mardi en expliquant qu'«une seule Chine n'existe pas encore. Elle ne sera possible dans l'avenir qu'après une réunification démocratique.» Selon la nouvelle rhétorique du leader du Parti nationaliste au pouvoir, considérer Taïwan comme un Etat n'est pas synonyme d'une déclaration d'indépendance, mais simplement la reconnaissance d'un fait qui dure depuis 1949. La réunification reste néanmoins le but à atteindre. Les autorités de Taipei veulent toujours croire à la poursuite des négociations et leurs diplomates vont tenter ces prochains jours de convaincre prioritairement Pékin et Washington de leur bon droit.

Cette assurance est loin d'être partagée par leur principal allié, les Etats-Unis. Bill Clinton a indiqué mardi qu'il avait mis en garde Pékin contre une montée de la tension avec Taïwan. Mais c'est pour ajouter aussitôt que Washington reste attaché à sa politique de reconnaissance d'une «seule Chine». Des émissaires vont être dépêchés à Pékin et Taipei pour tenter de désamorcer la crise.