C'est un couple de retraités communistes. Ils sanglotent dans un froid glacial, une fleur de papier blanc à la boutonnière en signe de deuil: «Sa politique a toujours été correcte, pourquoi nous empêche-t-on de le voir une dernière fois?» Un mur d'une centaine de policiers fait reculer la petite foule d'admirateurs et de journalistes étrangers. De l'autre côté de la route, le cimetière révolutionnaire de Babaoshan a été transformé en un camp retranché à l'occasion des funérailles de Zhao Ziyang, le chef du Parti communiste chinois limogé en 1989 pour avoir soutenu le mouvement démocratique.

Deux semaines après son décès, Zhao Ziyang a été incinéré samedi matin à Pékin. Quelque 2000 personnes, des proches et d'anciens collaborateurs triés par les autorités, ont pu rendre un dernier hommage au fantôme politique de la Chine des réformes. La famille du défunt a été totalement dépossédée de l'organisation de ces funérailles. Elle n'a pu choisir ni la date, ni le lieu, ni les convives, ni l'éloge funèbre. Les enfants de Zhao Ziyang ont tout juste pu repartir avec l'urne enfermant ses cendres dont le sort devrait encore faire l'objet d'un marchandage avec le pouvoir. Il n'est pas question que son ancienne demeure – où a été ramenée l'urne – puisse se transformer en sanctuaire des opposants au parti unique.

Après un silence de près de seize ans, la télévision centrale chinoise a, pour la première fois, fait mention samedi soir du nom de l'ex-dirigeant. La notice biographique du «camarade» Zhao Ziyang – il n'a jamais été exclu du parti – conclut à de «graves erreurs (de sa part) lors des troubles politiques du printemps et de l'été 1989», une formulation contre laquelle sa famille s'est opposée en vain. Son titre de secrétaire général du parti au moment des faits n'a pas été rappelé. Sa contribution aux réformes économiques a toutefois été soulignée.

Depuis la mort du dirigeant réformateur, survenue le 17 janvier, de nombreux opposants politiques et protestataires ont été appréhendés, parfois arrêtés et même battus, ou assignés à résidence par la police afin de les empêcher de s'approcher de son ancienne résidence, alors que la place Tiananmen était sous haute surveillance.

Samedi matin encore, une douzaine de manifestants, des plaignants, ont été brièvement emmenés par les forces de l'ordre, dont les effectifs devaient dépasser le millier d'hommes, après avoir scandé: «Nous voulons les droits de l'homme, l'Etat de droit. L'esprit de Ziyang vit encore.» Ces funérailles n'ayant pas été rendues publiques et les transports étant très contrôlés, seul un petit nombre d'anonymes s'est aventuré aux abords du cimetière avec parfois des bouquets de fleurs blanches avant d'être refoulés.

L'extraordinaire mobilisation policière dans tout Pékin depuis l'annonce de la mort de Zhao Ziyang rappelle l'étonnante fragilité d'un régime en proie à d'importants troubles sociaux et qui manque singulièrement de confiance face à sa propre population. Il est possible que cette disparition ait par ailleurs ranimé d'anciens antagonismes au sein de la direction communiste. Certaines sources parlent d'une visite de Wen Jiabao – l'actuel premier ministre – à son ancien chef deux semaines avant son décès.

Quelques heures avant sa mort, alors qu'il était déjà dans le coma, Zhao Ziyang a été approché par Zeng Qinghong, l'actuel numéro cinq du régime. Pour ses funérailles, le Parti a dépêché le numéro quatre, Jia Qinglin. Song Renqiong, un vieux dirigeant révolutionnaire qui avait soutenu l'intervention des chars en 1989 et qui est décédé quelques jours avant Zhao Ziyang, avait pour sa part eu droit à des obsèques nationales avec la présence de la hiérarchie communiste au complet, le retraité Jiang Zemin y compris.

L'embarras du pouvoir chinois pour se débarrasser du cadavre d'un homme qui n'avait suscité qu'une faible mobilisation durant ses longues années en résidence surveillée contraste avec l'image extérieure d'un pays qui s'est imposé comme l'un des piliers les plus solides de la globalisation si l'on en croit les déclarations des invités du Forum de Davos.