Même s’il était prévu de longue date, l’exercice naval conjoint entre les Philippines et les Etats-Unis qui s’est déroulé mercredi 25 avril sur les rivages de l’île philippine de Palawan ne pouvait être moins explicite: il s’agissait pour les marines des deux pays, liés par un traité de défense mutuelle, de reprendre un îlot tombé aux mains de terroristes.

L’essentiel s’est joué 570 km plus loin, à Scarborough, un ensemble de récifs et d’îlots non habités qui font partie de la zone économique exclusive des Philippines, théâtre du dernier face-à-face entre Philippins et Chinois.

La Chine, dont les côtes sont à plus de 1200 km, revendique une souveraineté inaliénable sur Scarborough, en vertu des mêmes considérations historico-culturelles qui lui font désigner comme sienne une zone aussi vaste que la Méditerranée en mer de Chine du Sud. Ce périmètre en forme de langue de bœuf, que les Chinois appellent «la ligne à neuf pointillés», recèle toute une série d’archipels: la Chine n’en contrôle qu’une petite partie (comme les îles Paracel), mais les revendique tous, au grand dam des pays riverains.

Pétrole: 80% des réserves de l’Arabie saoudite

Les tensions en mer de Chine du Sud ont aussi pour cause le contrôle des ressources. Selon une étude publiée en Chine, la zone pourrait contenir l’équivalent de 213 milliards de barils de pétrole, soit 80% des réserves de l’Arabie saoudite. Selon des estimations du groupe BP, la région contiendrait également cinq fois les réserves de gaz connues des Etats-Unis. Certains spécialistes de l’Asie du Sud-Est relèvent ainsi que, du point de vue de Pékin, la Chine se fait «voler» chaque année 1,4 million de barils par jour en raison de l’exploitation «illégale» conduite par le Vietnam, les Philippines, l’Indonésie et la Malaisie.

L’exploration et l’exploitation des ressources énergétiques ou halieutiques ont conduit ces dernières années à des heurts de plus en plus fréquents – comme à Scarborough début avril, où des patrouilleurs chinois ont volé au secours d’une dizaine de chalutiers bloqués par les garde-côtes philippins, poussant Manille à envoyer une frégate qui a fini par quitter la zone après le départ d’une partie des pêcheurs chinois. Lundi 23 avril, le président philippin, Benigno Aquino, a déclaré que les prétentions territoriales chinoises se rapprochaient de plus en plus des côtes de l’archipel.

Réengagement américain

Mais Pékin a choisi la désescalade, tout en envoyant des signaux contradictoires, sur fond de cyberattaques mutuelles. «Pour la Chine, la voie est étroite, entre sa volonté d’imposer son magistère dans cette zone, et d’éviter que les Américains reviennent en force», estime Jean-Pierre Cabestan, professeur de science politique à l’Université baptiste de Hongkong.

Le réengagement américain depuis 2011 dans la région, auprès de l’allié philippin mais aussi de l’ancien ennemi vietnamien, a sans aucun doute servi de signal d’alarme pour Pékin, puisque la Chine a également donné des signes d’assouplissement de sa position ces derniers mois, du moins sur le front diplomatique.

Rien de tel toutefois qu’une dose calculée d’ambiguïté pour avancer ses pions. L’éditorial du Global Times de Pékin, le 24 avril, propose ainsi «d’établir un règne de frictions pacifiques» selon lequel la Chine «doit être capable de conduire des frappes déterminantes lors d’une bataille, mais aussi d’y mettre fin au bon moment».

Dans un rapport sur les enjeux en mer de Chine du Sud publié le 23 avril, l’organisation International Crisis Group (ICG) met à plat les multiples composantes de la stratégie chinoise et la cacophonie, voulue ou pas, qui en découle. Ainsi des «neuf dragons» qui, aux yeux des experts, s’invitent dans le champ de bataille, réel et virtuel: neuf agences, administrations ou corps (en incluant la marine et le Ministère des affaires étrangères), qui, dans la structure administrative chinoise, sont souvent de rang égal et en concurrence.

«La prolifération d’acteurs institutionnels […] est à la fois une source de tension et de parasitage des efforts diplomatiques chinois pour résoudre les disputes», écrivent les experts de l’ICG. Ainsi, les flottes des deux forces paramilitaires, la China Marine surveillance et le Bureau de contrôle des pêches, «en pleine expansion et modernisation, imposent un rapport de forces de plus en plus favorable à la Chine», estime Jean-Pierre Cabestan. L’armée n’est quasiment jamais intervenue directement dans les heurts en mer de Chine du Sud. Selon le chercheur, elle agit toutefois en sous-main, et tout porte à croire que des actions non coordonnées au départ après des incidents le sont ensuite au niveau central, poursuit-il.