Chine

Pékin orchestre l’élection du nouveau chef d’Hongkong

Le gouvernement central s’est assuré que sa favorite, l’ex-numéro deux du gouvernement Carrie Lam, serait élue dimanche. Son ingérence est critiquée jusque dans le camp prochinois

Sur le papier, le jeu paraît ouvert. Trois candidats s’affrontent pour conquérir dimanche le poste de l’exécutif de Hongkong, la plus haute fonction de cette région administrative spéciale de Chine.

En réalité, personne n’est dupe. Sauf énorme surprise, Carrie Lam sera choisie par la majorité des 1194 membres du comité électoral, à la demande de Pékin. Ce comité représente essentiellement les milieux professionnels, qui dépendent de la Chine pour leurs affaires. Si l’ex-numéro deux du gouvernement était contrainte à un deuxième tour, ou à un score inférieur aux 689 voix de son prédécesseur, l’impopulaire CY Leung, ce pourrait même être considéré comme un affront.

«Dame de fer»

Le gouvernement central n’a officiellement pas donné de consigne de vote. Cependant, il a envoyé quantité de signaux pour faire savoir que les deux autres candidats, l’ancien ministre des Finances John Tsang ou le juge à la retraite Woo Kwok-hing, n’ont pas ses faveurs. Pékin les juge trop mous ou trop proches des démocrates hongkongais, contrairement à Carrie Lam, parfois appelée la «dame de fer».

Le numéro trois du régime chinois, en charge des affaires hongkongaises, a ainsi multiplié les rencontres avec les membres du comité électoral, pour faire passer le message. Zhang Dejiang a fait savoir que seule Carrie Lam, une fonctionnaire de carrière, serait soutenue par Pékin qui dispose du droit de nommer, ou pas, le candidat élu.

Espoirs déçus

«Je m’attendais à ce que [Pékin] dise que l’élection serait ouverte cette fois, et que les candidats pourraient librement faire campagne», s’est plaint Michael Tien, un député pourtant pro-Chine. Il a dénoncé une «main invisible», qui a pénalisé Regina Ip, la présidente de sa formation, le New People’s Party. Cette dernière, qui a dû renoncer faute de soutiens, a aussi publiquement déclaré qu’on lui avait demandé de se retirer, pour assurer la victoire de Carrie Lam.

«On» renvoie très souvent au bureau de liaison, l’organe qui représente Pékin à Hongkong. Des journaux locaux ont raconté qu’il a demandé aux membres du comité électoral de photographier leur bulletin de vote afin de prouver leur soutien à Carrie Lam. L’organe chargé de superviser l’élection a jugé l’allégation suffisamment sérieuse pour rappeler aux électeurs qu’une telle photographie était strictement interdite.

«Le bureau de liaison le niera, mais si vous mettez bout à bout toutes ses interventions et déclarations, il enfreint la constitution. Cette dernière est pourtant très claire. Pékin ne doit pas interférer dans les affaires de Hongkong», expose Surya Deva, professeur de droit à la City University de Hongkong. Or l’élection de dimanche «est importante parce qu’il s’agit de la première depuis le mouvement des Parapluies, fin 2014, et parce qu’elle intervient après la destitution de deux députés démocrates et le possible renvoi du parlement de quatre autres élus de ce camp», rappelle le professeur.

Lire aussi: «A Hongkong, Pékin adoucit sa voix mais pas sa politique»

Une candidate «déconnectée» de la population

Plus Pékin durcit le ton, plus la contestation de son autorité monte. Après son succès au parlement lors des élections de septembre, le camp démocrate a décroché 326 sièges au sein du comité électoral, un record. Lundi, ces grands électeurs ont décidé de soutenir John Tsang, le plus populaire des candidats et le seul capable à leurs yeux de «rassembler les Hongkongais».

Pourtant, l’actuel chef de l’exécutif, accusé d’attiser la flamme de l’indépendantisme, a été lâché par Pékin. Fin 2016, iI a brutalement annoncé qu’il ne briguerait pas un second mandat de cinq ans. «CY Leung n’était plus défendable alors ils ont mis le numéro deux du gouvernement à sa place», relativise Michael Vidler. Cet avocat prodémocratie siège au comité électoral. Il juge Carrie Lam «totalement déconnectée de la vie de 99% de la population». La favorite de Pékin s’est notamment illustrée en montrant quelques difficultés à utiliser une carte Octopus, sésame pour prendre le métro utilisé quotidiennement par la majorité des habitants. Sur le fond, sa candidature a été précipitée. Et son programme, communiqué tardivement, exclut la relance du processus politique devant donner la démocratie à Hongkong qui avait échoué après le mouvement des parapluies.

Lire aussi: «La confession d’un disparu de Hongkong ne convainc pas»

«Pékin ne montre aucune volonté de compromis, aucun désir de travailler avec les gens de Hongkong, déplore Michael Vidler. Tant que vous êtes d’accord avec le gouvernement central, cela va. Sinon…» L’avocat, qui compte le leader étudiant Joshua Wong parmi ses clients, s’inquiète de savoir qui défendra Hongkong. Après la disparition des libraires l’an dernier, ou celle en début d’année de Xiao Jianhua, le milliardaire chinois dont on est toujours sans nouvelle, «le chef de l’exécutif devrait se manifester, parler fort», estime-t-il.

Publicité