Pékin refuse une avance à Moscou pour la construction d’un gazoduc

Eurasie Vladimir Poutine espérait obtenir un financement

Pékin se frotte les mains en voyant les dirigeants russes se presser à sa porte, les bras chargés de gaz, pétrole et autres richesses naturelles. Mais ne leur fait pas de cadeau, car ses fournisseurs en énergie se sont diversifiés, tandis que la Russie dépend très fortement des Européens pour ses exportations. Vladimir Poutine, qui boude l’Europe et se rend de plus en plus souvent en Chine, a rencontré son homologue Xi Jinping dimanche à Pékin. Sans pouvoir obtenir de lui d’avance pour son pharaonique projet de gazoduc «Force de Sibérie». Gazprom devra par conséquent trouver les 25 milliards de dollars en Russie, car il n’a pas non plus été question de crédits chinois.

Le patron de Gazprom, Alexeï Miller, qui faisait partie du voyage, a tenté de sauver les apparences par une formule alambiquée: «Nous n’avons plus de nécessité de tomber d’accord sur une avance destinée à faire baisser le prix du contrat. De sorte que la question d’une avance [chinoise] n’est plus à l’ordre du jour.» Le contrat historique signé en mai entre Poutine et son homologue chinois stipule la livraison de 38 milliards de m3 de gaz pendant 30 ans (à partir de 2019), pour une valeur totale de 400 milliards de dollars. Derrière les chiffres ronflants, les observateurs avaient déjà remarqué le flou complet sur le tarif du gaz et le partage du financement entre Gazprom et son homologue chinois CNPC. L’absence de paramètres économiques clairs engendre depuis le doute sur la rentabilité du projet étant donné la lourdeur des investissements.

Rapport de force inversé

«Il nous reste à espérer que l’incapacité à recevoir une avance chinoise forcera Gazprom à revoir à la baisse ses ambitions, par exemple en renonçant à d’autres projets», explique Valery Nesterov, expert du secteur gaz et pétrole chez la banque Sberbank. «Même sans [le projet de gazoduc vers la Chine], Gazprom se prépare à investir 140 milliards de dollars sur les trois prochaines années alors qu’il n’est capable de générer que 125 milliards de dollars de recettes.»

Durant les années 2000, le rapport était inverse. La très forte croissance chinoise forçait Pékin à sécuriser ses approvisionnements en énergie. Le grand frère russe voyait les grands groupes pétroliers étrangers se presser pour obtenir des licences russes et avait carrément fermé la porte aux groupes chinois. Depuis, la croissance chinoise s’est modérée, et surtout Pékin a tiré des gazoducs jusqu’en Asie centrale, au nez et à la barbe de Moscou.

Pékin conserve bien entendu un solide appétit pour les hydrocarbures russes, mais n’est pas prêt à assumer les risques d’investissement à la place des Russes. Ces derniers ont trouvé à Pékin un accueil favorable pour la construction d’un second gazoduc, «Altaï», qui relie les gisements de Sibérie occidentale (servant aujourd’hui les consommateurs européens) à l’ouest de la Chine en passant par le plateau Oukok, aux confins de la Mongolie et du Kazakhstan, classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Un mémorandum d’entente a été signé entre les deux parties, avec des paramètres flous: 30 milliards de m3 de gaz (à un prix non défini) pendant 30 ans. Le patron de Gazprom Alexeï Miller a saisi l’occasion pour envoyer une pique aux Européens en soulignant qu’à moyen terme, les livraisons de gaz à la Chine dépasseront en volume celles vers l’Europe.