Nouvelles frontières

Quand Pékin s’empare de la gouvernance d’Internet

La Chine organisait cette semaine une Conférence mondiale de l’Internet. Est-ce le bon endroit pour en débattre?

L’anecdote est rapportée par le South China Morning Post, le quotidien de langue anglaise de Hong Kong. A Wuzhen, dans l’est de la Chine, où se tenait cette semaine la deuxième édition de la Conférence mondiale de l’internet, les participants ont reçu deux types de connexions pour se brancher sur le réseau de leur hôtel. Certains – les étrangers – avaient accès à Facebook, Twitter ou Instagram. D’autres – les journalistes chinois – non. Il est fort possible que les officiels chinois – l’article ne le dit pas – étaient rangés dans la première catégorie. Peut-être même ces derniers avaient-ils accès à certains titres de la presse étrangère censurés pour le commun des Chinois. Cette ségrégation résume bien l’enjeu de cette réunion: comment promouvoir l’économie d’internet tout en filtrant son contenu selon des critères politiques.

La vision de Xi

Avec près de 700 millions d’utilisateurs, la Chine est le plus grand Etat du cybermonde. Dans le même temps, c’est l’endroit le plus censuré: près de 5000 sites sont bloqués – dont les grands réseaux sociaux américains. C’est en Chine que l’e-commerce est le plus florissant. C’est aussi le pays qui condamne le plus de journalistes (un quart des journalistes emprisonnés dans le monde en 2015 se trouvent dans des geôles chinoises), souvent en lien avec des écrits sur le Web.

Voilà pour le contexte. Xi Jinping, le secrétaire-général du parti, a inauguré la conférence de Wuzhen en posant ainsi les enjeux du débat: «A l’image du monde réel, la liberté et l’ordre sont tous deux nécessaires dans le cyberespace: la liberté est la finalité de l’ordre et l’ordre est la garantie de la liberté». L’organisation d’un tel rendez-vous par un des pays les plus liberticides ne fait pas l’unanimité, on s’en doute, mais elle éclaire les stratégies qui se mettent en place dans la gouvernance mondiale du Net. Parmi les hôtes de marque, on notait la présence des premiers ministres russes et pakistanais. De nombreux ministres africains ont fait le déplacement, ainsi que les représentants des grandes firmes américaines qui tentent toujours de mettre ou remettre un pied dans le premier marché de l’Internet.

Multilatéralisme, démocratie et transparence

Xi Jinping a défini un triptyque pour guider le développement du Web: multilatéralisme, démocratie et transparence. Cela pourrait faire sourire, encore faut-il comprendre ce qu’il veut dire. Le multilatéralisme s’oppose à la domination presque unique des Etats-Unis dans le domaine d’internet, l’ICANN, la société chargée de gérer les noms de domaine, étant toujours sous contrôle de l’administration américaine. Le reste du monde – Européens en premier – est d’accord pour que cela change. La démocratie signifie ici le respect des souverainetés nationales, donc l’acceptation de règles – pour ne pas parler de censure – différenciées pour la gestion des contenus. La transparence, enfin, renvoie à la nécessité d’une nouvelle organisation mondiale d’Internet qui ne soit plus sous contrôle de sociétés privées mais des Etats, à travers l’ONU.

Les révélations d’Edgar Snowden sur le cyberespionnage – et la complicité des firmes américaines- donnent des munitions aux compétiteurs des Etats-Unis. Dans ce domaine, la Chine et la Russie veulent coopérer. Les attaques terroristes en Europe suscitent des interrogations sur l’usage et ses limites de l’internet par les extrémistes. Après l’ère «joyeuse» de la globalisation du Net, la tendance est à sa régulation. Il serait regrettable que cette réflexion s’organise dans l’un des pays qui réprime le plus la circulation des idées.

Publicité