«Pour Pékin, je suis une marionnette»

Chine Rebiya Kadeer consacre sa vie à la défense du peuple ouïgour

De passage à Genève, elle dénonce les exactions policières

Haro sur le Xinjiang. Les autorités chinoises tentent d’étouffer la contestation sociale qui agite depuis des années la minorité ouïgoure originaire de cette province de l’ouest de la Chine. Presque rien ne filtre à travers la censure sinon les bilans des violences et des attentats dont Pékin tient les séparatistes ouïgours, des «terroristes», pour responsables. Rebiya Kadeer, présidente du Congrès mondial des Ouïgours, tire la sonnette d’alarme sur la terrible répression dont est victime son peuple. Bannie de Chine après un séjour de six ans en prison, dont deux dans une cellule d’isolement plongée dans l’obscurité, elle vit depuis 2005 à Washington où elle œuvre pour défendre les droits de cette minorité musulmane et sa culture menacée par la politique d’assimilation chinoise. De passage à Genève à l’occasion du Conseil des droits de l’homme, elle dénonce les exécutions sommaires et publiques après des simulacres de procès. Pour Rebiya Kadeer, le terrorisme est un prétexte dont Pékin abuse pour museler tout un peuple.

Le Temps: Dans quelle situation vivent les Ouïgours dans le Xinjiang?

Rebiya Kadeer: Les Ouïgours sont sous pression depuis plus de soixante ans, mais tout a empiré il y a cinq ou six ans, puis encore il y a deux ans. Les violations des droits de l’homme et les exactions commises contre mon peuple ne cessent d’augmenter, de manière presque exponentielle. Devant le Conseil des droits de l’homme, j’ai parlé des procès de masse, expéditifs, qui ont eu lieu ces deux derniers mois. En tout, en cinq procès organisés dans des stades, 208 personnes ont été condamnées à des longues peines de prison et 28 à la peine capitale: elles ont été immédiatement exécutées, en public. En plus, des centaines de personnes ont été arrêtées et ont purement et simplement disparu.

– Pékin affirme lutter contrele terrorisme uniquement…

– Les procès visent tous les manifestants, ils sont indiscriminés. Tous ceux qui ouvrent la bouche et contestent la politique menée risquent la mort. La lutte contre le terrorisme est une excuse pour justifier une répression féroce contre ceux qui défendent simplement les droits de la minorité ouïgoure. A côté de la répression policière et judiciaire, les autorités ont depuis le mois de mai inauguré des nouvelles mesures pour renforcer leur politique d’assimilation. Elles encouragent les mariages mixtes entre Chinois Han et Ouïgours, ceux qui les contractent bénéficient de prêts pour l’acquisition de leur logement. Elles proposent aussi des aides et des subsides aux Han qui s’installent au Xinjiang ou pour les Ouïgours qui acceptent de le quitter et de s’installer dans d’autres provinces chinoises. Le but est clair: détruire notre culture.

– Le nombre d’attentats commis par des militants extrémistes ouïgours a augmenté. Assiste-t-on à une radicalisation du mouvement?

– Nous avions l’espoir que les Américains, les Européens, la Turquie et les pays musulmans fassent pression sur la Chine pour que cette dernière accepte de calmer le jeu, de relâcher sa pression. Les Ouïgours espéraient aussi qu’avec le Congrès mondial des Ouïgours je puisse relayer sur la scène internationale leurs demandes et que cela aboutisse à une amélioration sur le terrain. Au lieu de cela, les déplacements forcés, la torture, les emprisonnements, les discriminations n’ont cessé d’augmenter. Les frustrations et le désespoir aussi. Chaque famille compte désormais une personne embastillée, disparue ou liquidée. Le sentiment qui commence à s’imposer est celui de la revanche.

– Et ces jeunes qui sont à bout, s’engagent-ils dans les réseaux djihadistes, comme le Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM) ou le Parti islamique du Turkestan (TIP), proche d’Al-Qaida?

– Ces deux groupes ne représentent pas la population ouïgoure, mais ils instrumentalisent notre lutte pour la reconnaissance de nos droits à leurs fins djihadistes. Les Ouïgours, dans leur grande majorité, ne sont pas des fondamentalistes musulmans, même si certains ont rejoint les rangs des djihadistes. Cependant, le risque s’accroît de voir des jeunes en colère se radicaliser. Ce sera certainement le cas si Pékin ne change pas de politique. Le Xinjiang est en ébullition et ce que je constate, c’est que les espoirs sont presque morts.

– Pékin vous accuse d’être vous-même la pyromane. Vos discours ont-ils enflammé le Xinjiang?

– Rhétorique scandaleuse, car je n’ai cessé de combattre la violence. Je suis avant tout une mère: j’ai 11 enfants dont cinq vivent encore au Xinjiang. L’un d’entre eux est en prison et a été plus d’une fois torturé. A la suite d’un épisode particulièrement brutal et cruel, les autorités pénitentiaires l’ont transféré à l’hôpital. C’était une manière de me mettre en garde, de me dire qu’elles pourraient aussi bien le liquider. Je suis soumise à une terrible pression de la part du gouvernement chinois, qui me dépeint comme une marionnette de Washington, et de la part de mon peuple, qui attend de moi que je soulage ses maux.