Chine

«Pékin tente de me réduire au silence»

Denise Ho mène le combat pour la démocratie à Hongkong. La star de la cantopop a vu un de ses concerts, organisé par Lancôme, annulé, après des pressions de Pékin. Entretien

Les soutiens continuent d’affluer. Au cours du week-end, l’appel au boycott de Lancôme a reçu 10 000 signatures de plus. La pétition qui défend Denise Ho frôlait dimanche soir la barre des 80 000. De son côté, la star hongkongaise de la cantopop attendait toujours «non pas des excuses, mais une explication».

Denise Ho défraye la chronique depuis que la marque de cosmétiques a annulé un concert qu’elle organisait à Hongkong et auquel elle avait invité la chanteuse à se produire. Le 5 juin, dans un communiqué, la société française a justifié sa décision par des «raisons de sécurité». En réalité, Lancôme est accusée d’avoir voulu sauver ses affaires en Chine continentale. L’annulation du concert est intervenue peu après les critiques du Global Times, un des journaux porte-voix de Pékin, contre l’événement et les opinions politiques de la chanteuse. En février, L’Oréal, la maison mère de Lancôme, a annoncé que la Chine était devenue son deuxième plus grand marché. Le groupe n’a pas fait d’autre commentaire sur cette affaire. Le Global Times repochait aussi à Lancôme d’utiliser l’argent gagné en Chine pour soutenir Denise Ho.

Une artiste connue pour ses prises de positions politiques

«Leur attitude est très décevante», peste Denise Ho dans un entretien avec Le Temps. La conversation, au téléphone, avait commencé dans un français à l’accent québécois, souvenir de son adolescence à Montréal. Mais pour ce sujet sensible, «je trouve mieux mes mots en anglais», a-t-elle justifié. Dès le début de l’incident, «moi et mon manager avons offert notre aide, car ce n’est pas la première fois que je subis ce genre de pression de la part du gouvernement chinois. Cependant, L’Oréal n’a toujours rien expliqué», regrette la chanteuse.

Mercredi passé, à Times Square, haut lieu commerçant de l’ancienne colonie britannique, plusieurs dizaines de manifestants ont protesté devant le magasin Lancôme. «Où sont les valeurs de la France?», a hurlé Claudia Mo, une députée du Parti Civique. D’autres personnalités ont apporté leur soutien à la chanteuse, comme Joshua Wong ex-leader étudiant et aujourd’hui à la tête d’un nouveau parti politique.

Qualifiée de «poison» par le Global Times, Denise Ho, HOCC de son nom de scène, est connue pour ses chansons et ses films mais aussi pour ses prises de positions politiques. Fin 2014, elle faisait partie des manifestants prodémocratie arrêtés le dernier des 79 jours du mouvement des parapluies. Autre sujet d’irritation à Pékin, elle a rencontré le mois dernier le Dalaï-lama, que la Chine populaire décrit comme un séparatiste.

Son engagement «est atypique», observe Gérard Henry. Vice-directeur de l’Alliance française d’Hongkong et fin connaisseur de la scène culturelle locale, il estime que «très peu d’artistes se risquent à des déclarations politiques, parce qu’ils font beaucoup d’argent en Chine.» Gérard Henry rappelle aussi que Denise Ho s’est fait remarquer fin 2012 «lorsqu’elle a annoncé publiquement son homosexualité. C’était alors peu courant pour une personnalité aussi publique.»

D’où lui vient son énergie politique? «Je ne sais pas!, rit-elle. J’essaie de faire ce qui est juste. J’ai cette responsabilité. Je ne fais que demander la liberté d’expression.» Avant de se souvenir: «J’ai passé toute mon adolescence au Canada, en particulier à un moment où un référendum sur l’indépendance du Québec s’est tenu. Pour moi, que des citoyens souhaitent devenir indépendants ne devraient donc pas être considéré comme un crime», indique-t-elle en faisant allusion aux partis indépendantistes créés ces derniers mois dans l’ancienne colonie britannique. Pas question cependant de se déclarer en faveur d’une telle indépendance: «C’est au peuple d’Hongkong de répondre, pas à moi.»

Interdite de toute activité en Chine

En 1988, Denise Ho a onze ans. Ses parents, enseignants, quittent Hongkong pour Montréal. Elle y vit depuis de dix ans, lorsque sa vie bascule. L’adolescente s’inscrit à un concours de chant à Hongkong. A sa grande surprise, raconte-t-elle dans plusieurs interviews, elle en sort vainqueur. Le prix lui permet d’enregistrer un disque. Surtout, le concours lui fait rencontrer Anita Mui. La diva de la cantopop deviendra son mentor et la carrière de Denise Ho, à tout juste dix-neuf ans, sera lancée.

«Ils tentent de réduire au silence les personnes qui comme moi parlent en faveur de la démocratie et des droits de l’homme.»

Aujourd’hui, elle paie le prix de son engagement politique: «Depuis le mouvement des parapluies, j’ai été interdite de toute activité en Chine. La dernière fois que j’y suis allée remonte à août 2014, alors que j’avais des engagements avec des marques internationales comme Louis Vuitton et Vidal Sassoon.» A l’époque, la Chine représentait «70 à 80% de mes revenus», estime celle qui chante aussi en mandarin depuis 2008.

Quant à sa rencontre au Japon avec le Dalaï-lama, «elle n’était pas politique mais spirituelle. Je souhaitais suivre son cours, et la rencontre privée fut très informelle. Mais les tabloïds chinois ont tout déformé. Ils tentent de réduire au silence les personnes qui comme moi parlent en faveur de la démocratie et des droits de l’homme.»

Denise Ho conclut en rappelant qu’elle n’est «pas la seule concernée» par l’affaire Lancôme. La promesse d’autonomie faite lors de la rétrocession d’Hongkong à la Chine, en 1997, «n’est pas tenue. Le concert que je devais donner avait été organisé par avec Lancôme Hongkong, et non Lancôme Chine. Il devait se tenir à Hongkong. Voilà pourquoi cette histoire est particulièrement choquante», souligne-t-elle. Une affaire qui contribue à alourdir le climat politique, marqué en début d’année par la disparition de plusieurs libraires hongkongais qui vendaient des livres critiquant le régime communiste.

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