Le parlement chinois, dont la session annuelle s'est ouverte ce week-end, s'apprête à voter une loi «anti-sécession» visant l'île de Taïwan, un territoire de facto indépendant depuis 1949, mais que la Chine considère comme une province rebelle. Dans son rapport annuel aux 3000 délégués parlementaires – cooptés par le parti communiste – le premier ministre Wen Jiabao a expliqué que ce projet de loi reflétait «la forte détermination du peuple chinois à ne jamais permettre aux forces sécessionnistes favorables à l'indépendance taïwanaise de séparer Taïwan de la Chine».

Pékin affirme toujours privilégier la voie vers une réunification pacifique et précise que cette loi ne constitue pas un pas vers la guerre. Mais le monde politique taïwanais et certains analystes américains voient dans ce projet une base légale permettant à la Chine d'attaquer Taïwan – menacé par 600 missiles chinois –, ou tout au moins un risque de rompre le statu quo actuel basé sur l'«ambiguïté stratégique». Dimanche, plusieurs dizaines de milliers de Taïwanais ont manifesté en menaçant de riposter avec une loi «anti-annexion».

L'idée d'une loi anti-sécession a été lancée par Pékin l'été dernier en réaction à la réélection inattendue du président taïwanais Chen Shui-bian. Ce dernier avait promis lors de sa campagne électorale un référendum pour réviser la constitution de l'île héritée de 1949, un geste considéré comme un casus belli par la Chine. L'échec du parti de Chen Shui-bian aux élections parlementaires taïwanaises de décembre dernier devrait toutefois l'empêcher de réaliser ce projet.

Cette loi anti-sécession s'accompagne d'une nouvelle augmentation du budget de l'armée chinoise (+12,6 %) en 2005, qui sera porté à 30 milliards de dollars. Pékin explique que cela ne représente que 1,6% de son PIB et que c'est une croissance modérée en regard des grandes puissances. Selon le porte-parole du parlement chinois, Jiang Enzhu, le budget militaire chinois ne représentait, en 2003, que 5,7% de celui des Etats-Unis. Selon les services secrets américains (CIA), le chiffre réel serait toutefois le double de celui communiqué par Pékin, alors que des experts militaires estiment qu'il pourrait être trois fois plus élevé.

Dans un livre blanc sur la défense nationale publié en décembre dernier, Pékin expliquait que sa modernisation militaire était prioritairement destinée à briser toute tentative de déclaration d'indépendance taïwanaise. Les stratèges taïwanais estiment que la Chine aura pris un avantage technologique décisif sur l'île d'ici quatre ans. Récemment, Washington et Tokyo ont fait part de leur préoccupation à l'égard de la question taïwanaise dans une déclaration commune. La Chine a vivement réagi contre cette «ingérence dans ses affaires internes» et dénonce de plus en plus vigoureusement ce qu'elle appelle la résurgence du nationalisme et du militarisme nippon.

L'augmentation du budget militaire chinois ravive par ailleurs le débat sur la levée de l'embargo européen sur les armes à l'égard de la Chine. «Un nuage noir assombrit l'atmosphère de réconciliation», a expliqué la semaine dernière Chen Shui-bian à des parlementaires européens par vidéoconférence. La pression de Washington pour dissuader les Européens de vendre des armes à la Chine redouble, des parlementaires américains évoquant même un risque pour la collaboration au sein de l'OTAN.

Le ministre chinois des affaires étrangères, Li Zhaoxing, a pour sa part affirmé dimanche que Pékin n'avait ni les moyens ni le besoin d'acheter beaucoup d'armes de pointe à l'Europe, qualifiant au passage l'embargo décrété en 1989 de «note discordante» dans le «partenariat stratégique global entre la Chine et l'Europe».

A la veille de l'ouverture de cette session de l'ANP, Jiang Zemin a soumis comme prévu sa lettre de démission de la direction de l'armée, dernier poste officiel qu'il occupait encore. Selon des médias hongkongais, il aurait par ailleurs effectué en février un déplacement à Shenzhen pour régler la succession de Tung Chee-hwa au poste de gouverneur de Hongkong.

Dans son rapport annuel au parlement, Wen Jiabao a fixé pour objectif économique une croissance de 8% du PIB en 2005 et un déficit budgétaire de 2% tout en promettant diverses mesures pour relever le niveau de vie des 800 millions de Chinois vivant encore à la campagne. Les réformes économiques se poursuivront, mais une réévaluation de la monnaie chinoise – comme le demandent ses principaux partenaires commerciaux – est pour l'heure écartée.