Les yeux rougis par le gaz lacrymogène, Ahmad reprend son souffle avant d’aller se réfugier dans une allée ombragée. « Nos droits électoraux ont été bafoués. Il faut dénoncer cette mascarade ! », lâche ce jeune partisan de Mir Hossein Moussavi, le visage enroulé dans une écharpe verte – la couleur du principal rival d’Ahmadinejad aux élections - avant de disparaître à nouveau dans la masse des manifestants. « A mort le dictateur ! Moussavi, récupère nos votes !», crie la foule. Surgissant d’un nuage de fumée émanant d’une beine à ordures en flammes, une colonne de forces anti-émeutes aux allures de Robocops fait irruption sur l’avenue Vali Asr, la plus grande artère de Téhéran. A cheval sur leurs motos, les policiers font valser leurs bâtons. Une vieille dame tombe, puis se redresse fébrilement. Son foulard obligatoire a glissé sur ses épaules, mais peu importe. « Pourquoi ? Pourquoi ? », hurle-t-elle.

Cette question, nous l’avons souvent entendu, ce week-end, lors des manifestations de contestation qui se poursuivent contre les résultats officiels du scrutin de vendredi : près de 63 % pour Mahmoud Ahmadinejad, contre 33 % pour Moussavi. Dans l’esprit du président réélu, la victoire est belle et bien acquise. «C’est un camouflet pour le système oppresseur qui dirige le monde ! », a-t-il déclaré, hier, lors de la première conférence de presse de son second mandat, avant d’aller retrouver ses milliers partisans qui l’attendaient sur la place Vali Asr.

Cet « l’enfant modèle de la révolution » a largement bénéficié des voix de l’Iran profond. En province, tout comme dans les quartiers traditionnels du Sud de Téhéran, on vante sa simplicité et sa ferveur religieuse. Son intransigeance dans le dossier nucléaire plait aux partisans d’une République islamique forte, qui se méfient des intentions américaines. Pourtant, de là à expliquer un tel succès électoral, les spécialistes de l’Iran restent septiques.

Le taux de participation record (plus de 80 %) aurait du, disent-ils, garantir, si ce n’est une victoire de Mir Hossein Moussavi, au moins un ballotage au premier tour. Parmi les nouveaux électeurs : de nombreux Iraniens – en partie des jeunes et des femmes – qui avaient boycotté le scrutin de 2005, plus enclins à se prononcer en faveur d’une personnalité réformiste, après quatre années de répression renforcée. Or, selon les chiffres donnés par le Ministère de l’intérieur, 8 des 11 millions de nouveaux électeurs ont voté pour Ahmadinejad. « Impossible », répond Moussavi. Hier, il en a appelé à une annulation officielle du scrutin, en s’adressant au Conseil des Gardiens de la révolution. La veille, il avait prévenu qu’il ne se résignerait pas « à cette dangereuse mise-en-scène ».

Mais ses moyens, comme ceux des manifestants, sont limités. Pour preuve : le filtrage de son site Web et l’arrestation de plusieurs membres du courant réformiste – dont certains ont été, depuis, relâchés. La nuit de samedi à dimanche, ses partisans étaient descendus en masse dans les rues de Téhéran, en criant « Mort au dictateur » et en dénonçant ce qu’ils osent appeler un « Coup d’Etat ». Rassemblés principalement sur de grandes places publiques, comme Vanak ou Vali Asr, ils ont incendié plusieurs motos de la police et brûlé des pneus pour bloquer la circulation. Une mobilisation sans précédent depuis les émeutes étudiantes qui avaient paralysé le pays pendant plus d’une semaine, il y a exactement dix ans. Mais, comme en 1999, les rassemblements sporadiques ont vite dégénéré en combats de rue, les opposant violemment aux miliciens qui hurlaient, en chœur, « Mashallah ! Hezbollah ! », en référence au groupe fondamentaliste Ansar Hezbollah, partisan d’une ligne dure du régime. Arrêtés par les forces de l’ordre, des dizaines de manifestants ont été embarqués dans des fourgonnettes noires. Certains d’entre eux seraient sévèrement blessés. « Malheureusement, la répression est telle qu’on risque, comme en 1999, d’être obligé de baisser les bras…», regrette Tahereh, une manifestante de 35 ans. D’autant plus que, rappelle-t-elle, les Gardiens de la révolution, la puissante armée idéologique du régime, majoritairement pro- Ahmadinejad, ont averti qu’ils ne permettraient pas l’avènement d’une «révolution de velours». Une allusion, à peine voilée, aux thèmes de campagne de Moussavi, partisan d’une ouverture vers l’Occident. Et puis, poursuit-elle, « en Iran, c’est le guide suprême qui a le dernier mot ». Or, l’ayatollah Khamenei s’est félicité, dès samedi, de la réélection du président, dont il a comparé la victoire à une « vraie fête ».