Ce mardi à 14 heures, comme tous les jours, l’Agence suédoise de santé a fait son briefing quotidien et télévisé sur les mesures à prendre contre le coronavirus. Les journalistes y ont scrupuleusement noté la nouvelle consigne concernant les restaurants et les cafés: le service ne peut plus s’y faire au comptoir, mais seulement sur les tables, qui doivent être bien écartées. S’agissant des stations de ski, qui avaient fait débat, elles restent ouvertes, mais pas les télécabines, trop propices à la contagion. Pour le reste, Anders Wallensten, épidémiologiste adjoint devenu une figure familière pour les téléspectateurs, a annoncé le nouveau bilan – 32 morts – et rappelé les recommandations de base: restez à la maison si vous êtes malade, limitez vos voyages, lavez-vous les mains… surtout si vous avez plus de 70 ans.

La philosophie suédoise face au coronavirus se résume en un mot: progressivité. La nouvelle peut faire mal aux millions d’Européens cloîtrés chez eux, mais les habitants de Stockholm, pour l’instant, persistent à fréquenter les parcs, les cinémas et les commerces, qui restent pour la plupart ouverts. Les enfants continuent d’aller à l’école, pour les plus jeunes, et leurs parents de se retrouver aux terrasses. «Il ne s’agit pas seulement de prendre la bonne décision, mais de la prendre au bon moment, déclarait récemment le ministre de l’Intérieur, Michael Damberg. Les mesures de confinement ne sont efficaces que si les gens les comprennent, et les respectent sur le long terme. Car ça ne va pas être l’affaire d’une ou deux semaines.»

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Le confinement jugé non viable sur le long terme

Une «sérénité» qui détonne, même par rapport aux voisins nordiques. La Norvège, qui a le plus de cas confirmés, a fermé tous ses établissements scolaires depuis le 16 mars, ainsi que ses frontières. Le Danemark, lui, s’est barricadé dès le 14 mars, et a interdit depuis les rassemblements de plus de dix personnes. Comme la Finlande. Mais la Suède, elle, vit sur un tout autre rythme. Elle ne proscrit que les foules… de plus de 500 personnes. Les lycées et universités ont suspendu les cours le 18 mars, mais pas les écoles ou les crèches.

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Ces mesures suivent à la lettre les recommandations de l’Agence suédoise de santé, qui considère que le confinement absolu choisi par certains pays n’est pas viable sur le long terme. Elle estime aussi que la fermeture des écoles peut être contre-productive: «Les enfants ne sont pas le vecteur principal du virus, assure Anders Wallensten au Temps, et les parents qui sont soignants ou qui travaillent dans d’autres secteurs clés doivent alors rester à la maison pour les garder, ce qui peut bloquer tout un pays…» La Suède a-t-elle choisi la stratégie de l’immunité de masse, qui consiste à «contaminer» une grande partie de la population en bonne santé pour qu’au final le virus ne puisse plus se propager? «Non, répond l’épidémiologiste. Cela peut être une conséquence annexe de nos choix, mais notre seul but, pour l’instant, est d’étaler l’épidémie pour que notre système de santé ne soit pas débordé.»

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Un haut degré de confiance dans le gouvernement

Au final, la Suède se retrouve à rebours de presque tous les autres pays européens, mais cela n’étonne pas Johan von Schreeb, urgentiste très respecté du Karolinska Institut: «Notre pays se fie aux experts, alors que les autres sont contrôlés par le politique.» Les autorités peuvent aussi compter sur la «discipline» des Suédois, qui accordent un haut degré de confiance à leurs gouvernants. «Ils font ce que l’on attend d’eux s’ils reçoivent des informations précises et détaillées», résume Wolfgang Hansson, éditorialiste au quotidien Aftonbladet.

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Pour cette raison, même si les mesures contraignantes sont encore peu nombreuses, la vie a aussi changé en Suède. Les restaurants sont moins fréquentés. Les classes sont parfois à moitié vides. Certains commerces et entreprises ont déjà fermé. Comme dans d’autres pays, le gouvernement a aussi mobilisé 30 milliards d’euros pour soutenir l’économie et prépare les hôpitaux – qui étaient déjà en crise – au choc sanitaire. Ira-t-il plus loin? Tout dépendra de l’évolution de la mortalité. Face à la panique qui saisit l’Europe, les voix qui demandent des mesures plus drastiques se multiplient, certains allant même jusqu’à insulter les épidémiologistes d’Etat sur les réseaux sociaux. Fait exceptionnel ici, le premier ministre suédois Stefan Löfven s’est adressé à la nation dimanche soir pour prévenir que des décisions ayant «un impact sur la vie quotidienne» pourraient être prises, sans préavis… Mais sans faire d’annonces concrètes.

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