Les mots font mal. Et ils disent les risques judiciaires encourus par l’épouse du candidat de la droite à l’Elysée. Mise en examen mardi soir par les juges pour «recel et complicité de détournement de fonds publics», «recel et complicité d’abus de biens sociaux» et «recel d’escroquerie aggravée» à l’issue de plusieurs heures d’audition, Penelope Fillon, 61 ans, se retrouve aujourd’hui en première ligne, à moins d’un mois du premier tour de la présidentielle, le 23 avril. De quoi alimenter les débats sur la «part d’ombre» du vainqueur de la primaire de la droite pour lequel «un seul jugement compte: celui du suffrage universel».

Situation intenable

L’inculpation de Penelope Fillon, qui fait suite à celle de son époux le 14 mars, était attendue. L’intéressée est évidemment toujours présumée innocente. Une vidéo du «Daily Telegraph» diffusée en février dernier par France 2 avait montré cette Britannique effacée presque soulagée de «ne pas travailler pour son mari» – alors premier ministre. L’avancée de l’enquête pourrait conduire à une situation intenable: son renvoi éventuel en correctionnelle alors que François Fillon, s’il est élu président de la République le 7 mai, bénéficiera de l’immunité liée à sa fonction durant l’exercice de son mandat. Un tel scénario serait inédit en France.

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Du côté juridique, l’élément le plus important de cette mise en examen se résume en deux mots: «recel» et «escroquerie». Le recel implique que le principal responsable des emplois fictifs incriminés n’était pas Penelope Fillon elle-même, mais bien son mari, d’abord député, puis ministre et premier ministre.

L’autre personne mise en examen jusque-là dans ce dossier est Marc Joulaud, successeur de François Fillon à l’Assemblée nationale comme député de la Sarthe. Ces deux hommes sont, pour les juges, potentiellement à l’origine du schéma frauduleux qui aurait permis à Penelope Fillon et à deux des enfants du couple de bénéficier de rémunérations sans travailler, prélevées sur les enveloppes pour collaborateurs mises à la disposition des parlementaires. Penelope Fillon a par la suite été rémunérée par la «Revue des Deux Mondes» possédée par le financier proche de son époux, Marc Ladreit de Lacharrière.

Facture politique lourde

Le recel «d’escroquerie aggravée», qui fait écho à l’extension récente de l’enquête judiciaire pour «faux et usage de faux» signifie que Penelope Fillon aurait tiré profit de «l’usage d’un faux nom ou d’une fausse qualité, soit par l’abus d’une qualité vraie, soit par l’emploi de manœuvres frauduleuses, pour tromper une personne physique ou morale». Faut-il en déduire que l’épouse de l’ancien premier ministre – comme beaucoup le soutiennent depuis les premières révélations du «Canard Enchaîné» le 25 janvier – n’était pas au courant du détail des versements opérés en son nom? Et que des documents falsifiés ont ensuite été produits pour justifier a posteriori son emploi, ce que les avocats du couple nient avec force en dénonçant les manœuvres du Parquet national financier?

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La facture politique, dans tous les cas de figure, est particulièrement lourde pour celle qui, jusque-là, s’est tenue stoïquement aux côtés de son mari. Celle qui avait affirmé le 4 mars au «Journal du dimanche» être résolue à «aller jusqu’au bout», tout en endurant «une souffrance difficile à supporter», se retrouve en effet au cœur d’une des affaires les plus emblématiques de la cinquième République.

Depuis début mars, et le succès de sa manifestation de soutien sur la place parisienne du Trocadéro, François Fillon affirme être la victime d’un complot téléguidé par l’actuel président François Hollande, via des juges nommés par ses soins. Ceux-ci ont, selon lui et ses défenseurs, transgressé toutes les règles de droit, d’abord en ouvrant immédiatement une enquête préliminaire dès le 26 janvier, puis en décidant de l’inculper. Au lendemain du Trocadéro, le candidat avait ensuite, le 7 mars, accusé les médias d’avoir harcelé son épouse «en annonçant son suicide». Avant de se rétracter.

Poison d’un éventuel mandat

La situation de Penelope Fillon pourrait, dans tous les cas, empoisonner l’éventuel mandat présidentiel de son mari car les poursuites engagées contre elle se poursuivront. Le renvoi en procès ne peut dès lors pas être exclu, tout comme un possible abandon des poursuites. Les magistrats enquêteurs ne pourront toutefois plus, si François Fillon est élu chef de l’Etat, perquisitionner à son domicile – ce qui a déjà été fait – et mener normalement leurs investigations compte tenu des contraintes liées à l’immunité présidentielle.

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Porteur d’un projet de rupture économique libéral, fort d’un socle électoral conservateur solide et toujours capable de remonter la pente des sondages défavorables, le candidat de la droite a pour sa part transmis en début de semaine au parquet un dossier sur l’existence d’un «cabinet noir» à l’Elysée, destiné à l’abattre.

Il a également affirmé être sans doute placé sur écoutes téléphoniques, ce qu’un communiqué du Ministère de la justice a aussitôt démenti en ces termes: «En matière judiciaire, les interceptions de communications sont des actes d’enquête dont la mise en œuvre relève de la seule décision des magistrats indépendants chargés de l’enquête».