Dans l’ombre de son puissant homme, ou au premier rang avec lui pour commander: chaque jour de cette semaine, «Le Temps» brosse le portrait de la compagne d’un dictateur.

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Elle incarne à elle seule tous les corps d’armée, les opprimés, les héros de la Chine rouge. Peng Liyuan est tour à tour une combattante de la première heure, une épouse fidèle, une Tibétaine libérée par les communistes, une chanteuse de la troupe, une pilote de chasse, une matelote, une volontaire pour lutter contre les inondations, une officier dévouée… au parti. Durant une heure, la cantatrice endosse tous les rôles d’un programme dont elle est la vedette pour célébrer le 80e anniversaire de l’Armée populaire de libération. Nous sommes en 2007, elle est au faîte de sa gloire, une star de télévision, une chanteuse populaire, un visage familier pour des centaines de millions de Chinois.

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Pendant ce temps-là, son mari œuvre en coulisses, celles du pouvoir. Il est sur le point de prendre la direction des Jeux olympiques de Pékin, un casting destiné à le mettre en orbite vers la plus haute sphère du parti. Ce n’est pas tout à fait un inconnu. Mais, aux yeux de la plupart des Chinois, Xi Jinping n’est encore que le mari de Peng Liyuan, la «fée pivoine».

Dix ans plus tard, on retrouve Peng Liyuan à Berne. Sur la photo, c’est la dame qui fait une drôle de moue à la vue du caquelon que lui indique le conseiller fédéral Didier Burkhalter. Celle qui est devenue entre-temps la première dame de Chine partage une fondue aux côtés de son mari, le secrétaire général du Parti communiste, le président de l’Etat et de la Commission militaire de la République populaire. Il est l’homme le plus puissant de Chine depuis Mao. Elle est la première femme de leader chinois à crever l’écran depuis Jiang Qing, la dernière épouse du Grand Timonier, ex-actrice, ex-agitatrice de la Révolution culturelle qui mettra fin à ses jours en prison.

Principal atout du «soft power» chinois

En ce mois de janvier, les Suisses découvrent à leur tour l’élégance d’une femme aux tailleurs chics (du couturier Ma Ke), au chignon impeccable, au maintien qui en impose, même quand elle applaudit une chorale d’écoliers. A Davos, elle pose pour les photographes parmi le gratin du WEF. A Genève, elle court les célébrations, visite le siège de l’OMS dont elle est une ambassadrice de bonne volonté pour le sida et la tuberculose pendant que son mari discourt sur l’engagement de la Chine en faveur d’un monde plus solidaire.

Celle qui s’était engagée dans l’armée à 18 ans pour devenir une «combattante des arts et de la culture» est désormais le principal atout du soft power chinois. Elle a la classe, elle sourit, elle humanise un pouvoir dont les représentants ont longtemps fait figure d’automates. Comme Raïssa Gorbatcheva, Peng Liyuan rassure, adoucit l’image d’un pays dont les intentions demeurent un mystère, mais dont la puissance est sur le point de s’affirmer sur les cinq continents. Elle fait la joie des magazines people. Un jour on la compare à Carla Bruni-Sarkozy, un autre à Michelle Obama, laquelle chercha pourtant à l’éviter avant de céder aux devoirs du protocole.

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Elle semble rayonner. Certains, en Chine, disent qu’elle s’ennuie. La soprano est sur la scène du monde. Mais sa scène à elle, le chant militaire et patriotique, lui est désormais de moins en moins autorisée. Fini les grandes soirées de gala du Nouvel An qui la virent exploser à l’écran, un soir de 1983 avec Dans les plaines de l’espoir, son tube. Fini la vie d’artiste adulée. Sa résidence officielle est Zhongnanhai (dans l’ancienne Cité interdite) et pour la propagande elle est désormais «Peng mama» l’aimante épouse de «Xi dada», puisque, comme le dit le parti, «maman Peng aime papa Xi», tout comme le couple aime son peuple.

Reconstruire le pays

Peng Liyuan est née le 20 novembre 1962 à Linyi, province du Shandong. Comme le père de Xi, un haut dignitaire communiste, son père fut victime de la Révolution culturelle (1966-1976). Cela rapproche. Alors que Jiang Qing, elle aussi originaire du Shandong, agitait les foules, Xi était envoyé à la campagne pour se faire rééduquer. Comment Peng passa-t-elle au travers de ce traumatisme national? Nul ne le sait. Mais, à la fin de cette «révolution», elle rejoint l’Académie des arts du Shandong pour étudier le chant populaire. Puis, en 1980, elle s’engage dans l’armée. Comme pour son futur mari, la déferlante des «gardes rouges» ne la détournera pas de la ligne du parti. Au contraire, elle fortifiera sa résolution pour reconstruire son pays.

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En 1986, elle croise Xi Jinping, par le biais d'amis communs. Il s’intéresse au chant. Il est divorcé. Un an plus tard, alors que le jeune cadre bénéficiant de bonnes protections est maire de Xiamen, ville côtière, ils unissent leur destin. Quatre jours plus tard, elle retourne à Pékin. Lui poursuivra sa carrière, d’un poste à l’autre, d’une ville à l’autre. Elle reste dans la capitale. Un couple à distance, presque la norme en Chine à cette époque. Une fille naît en 1992, Xi Mingze, qui étudiera plus tard aux Etats-Unis, comme beaucoup d’enfants de dirigeants. A l’armée, Peng Liyuan devient «major général». La soprano rejoint la Commission consultative du peuple, l’une des deux Chambres du parlement qui, comme son nom l’indique, n’a aucun pouvoir mais intègre les célébrités nationales.

Bain de sang

Peng Liyuan chante de moins en moins. Et l’on ose de moins en moins commenter son chant, autrefois apprécié, aujourd’hui suranné. Il y a quelques années, un journal de Hongkong rapportait les propos d’un critique musical chinois, Qi Youyi, expliquant que si on la complimente on passe pour un laquais et si on la critique on prend des risques. Il ajoutait: «Probablement que 90% de ses chansons font l’éloge du Parti communiste, et le reste célèbre notre merveilleuse vie.»

En 2013, alors que Peng Liyuan a 50 ans, une vieille photo circule sur les réseaux sociaux chinois. Quelques heures plus tard, la censure intervient. Le cliché, à l’origine, avait pourtant été publié par une revue de l’Armée populaire de libération. On la voit en tenue militaire verte chanter Les Gens les plus aimés du peuple face à des soldats armés, le visage impassible. Ils sont assis sur la place Tiananmen. Nous sommes en juin 1989, ils viennent de nettoyer la place de ses manifestants dans un bain de sang. Ce serait pour cette raison que Michelle Obama avait d’abord hésité à s’afficher à ses côtés. Peng Liyuan fait partie de l’amnésie nationale. Prête à servir son mari, le parti, la Chine. Toujours aux ordres.