Deux heures du matin à Philadelphie, la grande métropole de l’Etat de Pennsylvanie. Ils sont des centaines à s’activer dans les étages du centre des congrès de la ville. Impossible, toutefois, de pouvoir compter, six heures après la clôture des bureaux de vote, sur une estimation tangible des résultats de cet Etat de presque 13 millions d’habitants. Un cauchemar attendu que le Philadelphia Inquirer avait pronostiqué d’une phrase dans son édition de lundi: «La prochaine bataille se prépare.» Car c’est devant les tribunaux, tout le monde le craint ici, que ce scrutin présidentiel et le sort des 20 délégués de l’Etat vont finir par se jouer. Une issue assurée d’être d’autant plus violente entre les camps démocrate et républicain que l’avance provisoire de Donald Trump – 56,7% pour le président sortant contre 42% pour Joe Biden – ne vaut que pour 65% des voix et pourrait facilement fondre au fur et à mesure du dépouillement supposé se poursuivre en toute légalité ces prochains jours.

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La bataille juridique a commencé

Ces 700 000 voix d’écart, en effet, ne veulent rien dire ou presque, malgré la revendication de la victoire par Donald Trump lors de son intervention télévisée. D’abord parce qu’elles proviennent avant tout du dépouillement des comtés ruraux et ouvriers, traditionnellement favorables au locataire de la Maison-Blanche. Ensuite parce que ce décompte n’inclut pas, outre les voix de plusieurs arrondissements de grandes villes comme Pittsburgh ou Philadelphie, les bulletins à l’origine de la plus formidable bataille juridique de cette élection: les votes par correspondance, que la loi de l’Etat permettait de poster jusqu’au 3 novembre, c’est-à-dire le jour du vote, le cachet postal faisant foi. La Pennsylvanie, contrairement à de nombreux Etats, comme le Texas, la Californie ou New York, n’autorise pas les votes anticipés. Tout s’est donc passé par courrier, avec ce que cela suppose de complications et de recours. Résultat: une première comparution dès ce mercredi matin devant la Cour suprême de l’Etat, à Harrisburg, sa capitale, pour déterminer si les votes pas encore reçus (quelques milliers tout au plus) seront ou non comptabilisés. Autre recours: la vérification des bulletins reçus, dont les enveloppes ne sont pas jugées conformes. Et ce, alors qu’une décision de la même Cour suprême, en septembre, avait autorisé la comptabilisation de ces deux catégories de votes, jusqu’à trois jours après le scrutin, pour les bulletins retardataires…

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Le cauchemar électoral était attendu. Torpiller l’examen d’une partie des votes par correspondance et exiger de les «sanctuariser» revient à jeter un doute sur la légitimité de tous, alors que trois millions d’électeurs ont opté pour cette formule, et qu’un million et demi d’entre eux avaient, en début de semaine, retourné leurs enveloppes et leurs bulletins. Torpiller ce dispositif revient aussi à nier l’impact de l’épidémie de Covid-19, à l’origine de l’explosion des votes anticipés. De quoi justifier – comme cela avait le cas en Floride en 2000, lors de l’impasse électorale entre George W. Bush et Al Gore – l’arbitrage de la Cour suprême des Etats-Unis, désormais solidement arrimée du côté trumpiste (six juges conservateurs sur neuf) depuis la confirmation express par le Sénat républicain de la juge Amy Coney Barrett. Ce qu’a immédiatement fait Donald Trump en demandant dès cette nuit aux plus hauts magistrats du pays d’intervenir pour arrêter le dépouillement des suffrages dans l’ensemble du pays et des Etats encore disputés.

Problème toutefois pour les tenants de la solution juridique: la réalité électorale de la Pennsylvanie n’est pas celle de la Floride d’il y a vingt ans. La probabilité d’un écart aussi faible que celui séparant Bush et Gore (537 voix au final, validé par la Cour suprême qui décida d’interrompre le recomptage) y est jugée impossible: «Il s’agit clairement d’une manœuvre, expliquait mardi soir Paul Smith, un expert électoral de l’Université de Georgetown. L’idée est moins, pour les pro-Trump, de distinguer les bulletins valides des autres que de jeter le discrédit sur l’élection tout entière, pour en refuser le résultat, l’interrompre et se présenter comme vainqueur empêché».