Les républicains veulent croire que la ville pourrait faire basculer l'Etat

C'est la ville dont tout le monde veut être originaire. Pendant la campagne, Hillary Clinton n'en finissait plus de rappeler que son père et son grand-père venaient d'ici, qu'elle y passait enfant toutes ses vacances et qu'elle y avait appris l'essentiel de ses valeurs: la foi religieuse, travailler dur et prendre soin de sa famille. Puis au moment où Barack Obama l'a choisi comme colistier, Joseph Biden s'est souvenu lui aussi de cette ville où il a grandi dans une famille modeste.

Ces jours, ce sont John McCain et Sarah Palin qui ne décollent plus des environs. S'il le pouvait, le sénateur de l'Arizona adopterait sans doute la citoyenneté d'honneur de Scranton, dans le nord-est de la Pennsylvanie. On s'arrache ces électeurs qui avaient malmené Obama pendant les primaires démocrates au profit de Hillary Clinton. Et pour cause: le choix de Scranton pourrait faire basculer la Pennsylvanie, veulent croire aujourd'hui les républicains en difficulté dans beaucoup d'autres Etats. Et de la Pennsylvanie pourrait dépendre l'issue de l'élection nationale.

«J'ai franchement peur»

Pourtant, en faisant rouler leur chariot sur le parking du supermarché, à la périphérie de la ville, Susan et Mike Allen se soucient peu de savoir que leur vote vaut de l'or. Ce qui préoccupe surtout ce couple de retraités, c'est ce qu'ils viennent de dépenser dans le Wal-Mart. «On doit même réfléchir à deux fois avant d'acheter des citrouilles», grogne l'homme en montrant les indispensables attributs de la fête de Halloween, un peu perdus dans l'immense chariot. Puis, levant la tête: «Pour la première fois, je peux vous dire que j'ai franchement peur. Peur pour les années qu'il me reste à vivre mais surtout pour mes six enfants et pour mes petits-enfants.»

Par le passé, Scranton s'est toujours voulue confiante. The Electric City, rappelle, la nuit venue, l'enseigne illuminée comme un sapin de Noël au centre de la ville. Au temps de la splendeur industrielle, les ouvriers de cette cité avaient été parmi les premiers aux Etats-Unis à bénéficier de l'électricité. Naturellement, ce passé travailleur a fait de la ville un bastion démocrate. Mais la population (très majoritairement blanche ici, à la différence des grandes cités de Philadelphie ou de Pittsburg) est aussi plus âgée que la moyenne américaine. Et, culturellement, elle est très conservatrice. La ville avait en son temps voté pour Ronald Reagan, comme une bonne partie du nord-est du pays: Scranton ne se reconnaissait plus dans ce Parti démocrate trop tourné vers les intérêts des plus pauvres et des minorités, et pas assez au diapason de ses valeurs fondées sur la famille et le «droit à la vie».

Obama «trop gauchiste»

Par la suite, les Reagan Democrats, comme on les a appelés, se sont détournés de George Bush. La Pennsylvanie n'a plus voté républicain depuis 1988. Et la crise de Wall Street ainsi que les menaces économiques qui planent sur les Etats-Unis ont eu ici un impact immédiat dans les intentions de vote: Barack Obama a pris le large, avec une avance comprise entre 8 et 15points. A une semaine du scrutin, pourtant, John McCain a fait le pari de reconquérir par surprise les Reagan Democrats. C'est ici que son équipe investit désormais les plus grandes sommes d'argent en publicité télévisée.

Retour au Wal-Mart, où les avis sont aussi différents que le contenu des chariots. A l'unisson, Jerry et Carol Braemar, un autre couple de retraités, s'exclame: «Vous devez comprendre que les gens, par ici, sont souvent assez peu informés. Ils voient un candidat noir et ils se disent: «Ah mon Dieu! Est-ce qu'il pourra vraiment gouverner les Etats-Unis?» Les Braemar ne voteront pas pour Obama, mais ils prennent bien soin d'expliquer que c'est pour d'autres raisons. Le mari: «Ce gars est vraiment incroyablement libéral (ndlr: gauchiste), tout son parcours le prouve.» La femme: «Nous en avons longuement débattu au sein de la communauté de notre Eglise. Notre candidate préférée, c'était Hillary Clinton. Mais mes amies estiment que Barack Obama n'est pas quelqu'un de très sûr. Personnellement, j'ai aussi de la peine à lui faire confiance.»

Le souci du supermarché, ou les valeurs défendues à l'église? Entre les deux, Michael Cummings a fait son choix. Ce négociant, qui passe son temps entre la Pennsylvanie et l'Ohio voisin, entend voter pour Barack Obama, celui qui va «défendre les intérêts des travailleurs américains». Mais il raconte cette conversation avec sa belle-sœur: «Elle m'a dit que son pasteur lui avait demandé de ne pas voter pour Obama à cause de ses positions sur l'avortement. Bien sûr, c'est un vrai souci, mais je lui ai répondu: «Même si on mettait Dieu lui-même à la Maison-Blanche, il ne pourrait pas empêcher que des avortements aient lieu aux Etats-Unis.» Et l'homme de conclure: «Ce qui est vraiment important maintenant, c'est que tous ces voleurs de Wall Street nous rendent les milliards qu'ils nous ont piqués.»