Le centre des congrès de Philadelphie est devenu le ring politique américain où tout va peut-être se jouer. C’est ici que la centralisation des résultats de tous les bureaux de vote de la grande métropole de Pennsylvanie a atterri, tout au long de la nuit.

Lire aussi notre éditorial: Joe Biden, l’impossible victoire morale

La Pennsylvanie, un État clé

A l’autre bout des écrans disséminés dans une immense salle remplie de scrutateurs chargés de vérifier les listes signées dans chaque bureau et d’observateurs démocrates et républicains? La cellule de crise électorale de l’Etat, en direct de Harrisburg, sa capitale, où la Cour suprême de Pennsylvanie examinait, mercredi matin, la demande du camp Trump de stopper le décompte des suffrages reçus par correspondance, au motif que quelques milliers d’entre eux ne sont pas encore parvenus dans les urnes (la loi locale permettant de poster son enveloppe jusqu’au jour du scrutin).

Lire également: Michigan, Wisconsin, Nevada: la bataille que Biden ne doit pas perdre

Sans surprise, les juges de Harrisburg se sont retirés pour délibérer, laissant les équipes de campagne de Donald Trump et de Joe Biden face à face avec une difficile réalité comptable à l’heure d’écrire ces lignes: une nette avance du président sortant sur les 5,6 millions de bulletins dépouillés (53,7% contre 45%), mais une forte probabilité d’un retour en force de son adversaire grâce au 1,5 million de suffrages pas encore comptabilisés. «Joe Biden a remporté les votes par correspondance comptés jusque-là en Pennsylvanie par une marge écrasante. S’il remporte le reste de ces votes avec une marge similaire, il gagnera l’Etat», prédisait le New York Times en milieu de journée. Une assurance que Donald Trump veut briser en sollicitant l'intervention de la Cour suprème fédérale.

Lire encore: Donald Trump ou la stratégie du chaos

L’enjeu, en Pennsylvanie (20 délégués), était clair pour le camp démocrate: réussir à assécher en partie le réservoir des voix trumpistes dans les comtés ruraux et ouvriers, pour grossir le flot des voix acquises à Joe Biden dans les grandes métropoles que sont Pittsburgh à l’est de l’Etat et Philadelphie, à l’ouest. Or la plus grande partie des électeurs centristes, susceptibles de basculer et de faire la différence, sont des conservateurs souvent âgés ayant opté pour le vote par correspondance. Al Schmidt, un observateur du Parti républicain, soutient au téléphone que cette présentation est une «fiction pour journalistes destinée à masquer la forte avance de Trump». Mais la réalité semble pourtant avoir été celle-là.

Keyya Clark a dirigé, durant toute la campagne, les efforts démocrates dans les comtés situés autour de Pittsburgh. Elle nous montre, par Skype, le tableau des derniers résultats du comté d’Allegheny, où est située la ville: 283 368 voix pour le tandem Biden-Harris, 237 435 voix pour Trump-Pence, soit presque 40 000 voix d’écart. Autant que la marge très étroite qui avait permis au président sortant de l’emporter dans l’Etat en 2016, face à Hillary Clinton.

Lire également: les partisans de Joe Biden commencent à y croire

La menace d'une «bataille juridique» 

«La Pennsylvanie ne doit pas se laisser intimider par les menaces de Trump de déférer nos résultats devant la Cour suprême pour interrompre le vote», argumente-t-elle, en référence à l’intervention télévisée nocturne du locataire de la Maison-Blanche, qui présentait alors sa victoire comme assurée et en train d’être «volée». L’administration de l’Etat, dirigée par le gouverneur démocrate Thomas Wolf, a depuis multiplié les communiqués pour confirmer que, contrairement aux rumeurs, les opérations de vote et de comptage s’y sont très bien déroulées.

Lire finalement: David Sylvan: «L’étape suivante pour Trump est d’aller devant les tribunaux»

«Presque aucun cas de violence dans les bureaux de vote n’a été signalé, et la totalité des litiges ont pu être réglés sur place avec les électeurs durant le jour de vote, a précisé la ministre de l’Intérieur de l’Etat, Kathy Boockvar. Pour une élection que l’on disait à hauts risques et qui a déclenché tant de passions, la plupart des problèmes rencontrés ont été bien ordinaires.»

Reste la question des recours juridiques qui portent notamment sur la demande du camp Trump de sanctuariser – c’est-à-dire d’écarter et de ne pas compter – les milliers de voix susceptibles d’arriver jusqu’à la date limite de vendredi, et de jeter ainsi l’opprobre sur la majorité des suffrages par correspondance. Les chiffres ne sont pourtant pas de taille à jeter le discrédit sur le scrutin. Seuls 17% des votes par correspondance n’avaient pas été reçus mardi… parce que la plupart des électeurs concernés ont choisi de se déplacer en personne dans leur bureau de vote.

Autre argument défavorable à une bataille juridique susceptible de tout faire dérailler: la faible probabilité d’une marge étroite au final (en faveur de Trump ou de Biden). En Floride en 2000, seules 537 voix séparaient George W. Bush d’Al Gore lorsque la Cour suprême avait décidé d’arrêter le recomptage des voix. Ici, la différence se chiffrera sans doute en dizaine de milliers. D’où la marge très étroite des magistrats s’ils devaient intervenir pour infléchir ou dénoncer le résultat des urnes.