Le déluge de feu qui s'abat sur la Serbie et le Kosovo depuis une semaine commence sérieusement à épuiser les arsenaux américains. Au Pentagone, on avoue s'en inquiéter. Bien sûr, les planificateurs de la seule puissance mondiale assurent qu'ils auront toujours assez de bombes pour tenter d'écraser les forces de Milosevic pendant encore des semaines ou des mois. Mais pour les tacticiens militaires, toujours sensibles à la dimension politique d'un conflit, les bombes ne constituent pas l'outil idéal pour amener l'ennemi à davantage de souplesse. Les bombes s'avèrent presque aussi dangereuses pour ceux qui les lancent que pour ceux qui les reçoivent. Elles sont larguées d'avions dont la vulnérabilité transforme à chaque instant les pilotes en otages potentiels. Belgrade en 1999 pourrait ressembler à Hanoi en 1968: quel extraordinaire moyen de pression pour Milosevic…

Pour échapper à ce piège, le Pentagone – et surtout la Maison-Blanche – préfère utiliser un engin qui a la forme d'un immense cylindre bourré d'ordinateurs, d'explosifs et d'acier. Une impitoyable bête de guerre. On l'appelle le CALCM – Conventional Air-Launched Cruise Missile. Il a des ailettes rétractables, il est guidé par satellite et vrille sa route avec une terrible assurance aussi bien en pleine nuit que dans la tempête. Un B-52, la superforteresse volante qui s'illustra au Vietnam, en transporte huit dans son fuselage et dix sous chacune de ses ailes. Une extraordinaire puissance de feu qui peut être déclenchée à 2800 kilomètres de la cible. Pour le Pentagone, cette foudre «intelligente» est la riposte rêvée à l'obstination serbe. Or, on craint d'en manquer.

Avant le déploiement des forces de l'OTAN, l'aviation américaine possédait 150 missiles de ce type. Près d'une quarantaine sont déjà tombés un peu partout en Serbie et au Kosovo. Il en reste donc une bonne centaine mais au rythme des affrontements actuels, les stocks risquent de s'épuiser très vite. «Nous sommes encore capables de marteler durement l'ennemi, mais à moyen terme nous nous heurterons à un grave problème», constate un porte-parole du Pentagone. D'autant que les chaînes de production du CALCM ont été arrêtées pour des raisons budgétaires: chaque engin coûte 2 millions de dollars… Alors? Les tacticiens vont d'abord «économiser» les missiles de croisière en sophistiquant le choix des cibles qui leur seront réservées. On va ensuite retirer les «têtes» nucléaires de 92 CALCM pour les remplacer par des «têtes» conventionnelles. Coût de l'opération: 51 millions de dollars. Le Congrès ayant son mot à dire, on attend un vote dans un proche avenir.