Dennis Jett est en colère. Ce professeur de l'Université de Floride était ambassadeur au Liberia quand le petit Etat africain a commencé, en 1990, sa descente aux enfers. Il avait alors organisé l'évacuation des étrangers menacés par l'avance des bandes armées de Charles Taylor. Ensuite, et depuis treize ans, Washington n'a pas levé le petit doigt pour venir en aide à la population, constamment prise entre deux feux, de ce pays dont l'existence est pourtant intimement liée aux Etats-Unis: quasi-colonie il y a cent cinquante ans, avec presque le même drapeau et le nom d'un président américain pour sa capitale, le Liberia fut longtemps une chasse gardée. Alors, l'indifférence de son pays écœure Dennis Jett, d'autant plus que l'administration républicaine prétend être guidée au dehors par un besoin de «clarté morale».

George Bush n'est toujours pas très clair. A la veille d'entreprendre une tournée africaine, du 7 au 12 juillet, il ne parvient pas à prendre de décision sur l'envoi à Monrovia d'une petite force de maintien de la paix, pour assurer, avec des troupes africaines, la permanence d'un fragile cessez-le-feu. L'ONU, Londres, Paris demandent aux Américains de s'engager. Dominique de Villepin (avec sans doute du sarcasme dans la tête) rappelle que «la France a pris ses responsabilités en Côte d'Ivoire, le Royaume-Uni en Sierra Leone, et (que) les Etats-Unis ont une relation spéciale avec le Liberia.» Le président américain, avant de décider l'envoi de Marines, demande que Charles Taylor quitte le pouvoir. Exigence étrange. Le président libérien est sous le coup d'une inculpation pour crimes contre l'humanité, prononcée par le Tribunal international qui poursuit les responsables de la guerre civile en Sierra Leone voisine. On voit mal qu'il décide de se livrer, même s'il se dit prêt, à terme, à passer la main.

La timidité américaine est difficilement justifiable. Le candidat Bush avait bien fait campagne, en 2000, contre la multiplication des interventions extérieures. Mais aujourd'hui, le retournement est complet: l'emploi de la force pour réduire un régime ou faire cesser une situation intolérable, c'est la définition même de l'action américaine.

Région plutôt instable

En fait, les Etats-Unis ont désormais un sérieux problème militaire. Le Pentagone, dont les forces sont engagées massivement dans le monde entier (Irak et Afghanistan), redoute d'envoyer des troupes, même en effectif limité, sur un nouveau front particulièrement volatil: l'anarchie domine au Liberia, mais toute la région est instable. Un quart de million d'hommes sont actuellement mobilisés sur les différents théâtres militaires. L'effectif total des forces américaines est de plus d'un million, mais seuls 320 000 hommes peuvent être déployés rapidement. Autrement dit, la puissance des Etats-Unis est maintenant presque à la limite de ses capacités d'intervention. Ce déploiement excessif – cet overstretch – est d'autant plus inquiétant pour Donald Rumsfeld que la situation en Irak est mauvaise: même si les généraux peuvent se contenter de l'effectif dont ils disposent actuellement sur le terrain, la nécessité d'organiser la rotation de troupes gagnées par la démoralisation est impérieuse.

Deux mois après la fin officielle de la guerre en Irak, les Etats-Unis sont dans une situation plutôt inconfortable. Ils cherchent dans le monde entier des renforts alliés qui ne viennent pas: qui voudrait aller affronter en Irak une guérilla – quoi qu'en dise Rumsfeld – en plein essor? Au même moment, des pays (la France) qui s'étaient opposés à la «guerre illégale» demandent aux Américains un coup de main – quelques centaines d'hommes – pour une intervention qui semble incontestable, mais à laquelle George Bush et le Pentagone préféreraient se soustraire.