Cela n’était pas arrivé depuis 1982. Mardi à Strasbourg, il aura fallu quatre tours de scrutin à l’Italien Antonio Tajani, issu du Parti populaire européen (PPE), pour s’imposer à ses pairs à la tête du Parlement européen. Par 351 voix (sur 713) contre 282 pour son principal concurrent, un autre Italien, Gianni Pittella, issu des sociaux-démocrates (S&D), le poulain de la droite conservatrice européenne est le président le plus mal élu qu’ait connu l’institution.

Il lui a fallu pour cela compter sur une alliance de dernière minute avec les libéraux (ADLE) de l’ex-premier ministre belge Guy Verhofstadt et sur le ralliement des conservateurs eurosceptiques du groupe CRE.

L’Italien de 63 ans n’est pourtant pas un illustre inconnu. Elu député européen en 1994, cet ancien journaliste et officier de l’armée de l’air a été deux fois commissaire européen, aux Transports et à l’Industrie entre 2008 et 2014 sous les Commissions Barroso. Mais ce natif de Rome est aussi un proche du sulfureux Silvio Berlusconi, dont il a été le porte-parole.

Austérité et tradition

Plus récemment, il a été critiqué pour n’avoir pas vu venir le scandale du «dieselgate», les moteurs truqués de Volkswagen, voire d’avoir été averti des irrégularités dès 2012. Pour ajouter à son crédit, Antonio Tajani est plutôt mal vu par les associations LGTB qui ont relevé chez lui des positions traditionnelles sur le mariage, la famille et les enfants, assez peu gay friendly.

Pas vraiment de quoi séduire l’hémicycle. «C’est un représentant de l’austérité», commente une source des sociaux-démocrates et «il n’a rien fait pour l’égalité des genres et les droits des femmes». Pour d’autres, l’Italien est le symbole de l’Europe soumise aux lobbys, certains élus se demandant comment l’un des acteurs potentiels du «dieselgate» puisse devenir président du Parlement européen, ainsi que le garant de la continuité des politiques conservatrices. Mardi soir, l’une de ses premières annonces a d’ailleurs été de conforter les tenants du siège du parlement à Strasbourg que les partis écologistes et libéraux veulent supprimer en raison du gouffre économique et écologique qu’il représente.

Pourtant, pour ses alliés de l’ADLE qui pourraient gagner quelques postes stratégiques dans l’opération, Antonio Tajani est loin d’être le mauvais cheval. «Il a été un très bon commissaire à l’industrie», juge même une source, car il a «laissé faire son administration». L’Italien n’est «peut-être pas un grand intellectuel mais il a la capacité fonctionnelle de faire bouger les choses.»

Pas vraiment un rassembleur

Le parlement pouvait-il trouver candidat plus rassembleur? C’est que le socialiste allemand Martin Schulz a tenu l’institution d’une main de maître et laissé le grand vide derrière lui en annonçant fin novembre sa démission pour se relancer sur la scène nationale. Même le président de la Commission Jean-Claude Juncker, «ravi» de voir arriver son «ami Tonio» a confié mardi qu’il avait «toujours souhaité que Martin Schulz reste à son poste». Et que les relations seront plus difficiles avec les socialistes.

Car l’Allemand, outre d’avoir donné une large visibilité à une institution souvent apparentée par le passé à une chambre d’enregistrement, s’est distingué par son alliance avec la droite. Une alliance de «stabilité» qui reposait notamment sur un contrat tacite de partage de la présidence du Parlement européen et face aux partis europhobes et eurosceptiques, sur une entente sur les grands dossiers, économiques, sécuritaires ou migratoires.

Maintenant qu’il est élu, il va bien falloir travailler avec

Mais cette logique a fini par agacer. Et Gianni Pittella, candidat pour le S&D, la rejette. Son souhait est de former dès que possible des majorités «progressistes» sur les principaux dossiers avec les Verts et la Gauche radicale qui l’ont soutenu mardi. Antonio Tajani a reconnu que la «grande coalition» PPE/S&D avait cessé, mais il tentera de forger un «lien» avec les socialistes. «Maintenant qu’il est élu, il va bien falloir travailler avec et on ne pourra pas se passer à chaque fois du PPE», concédait-on mercredi matin chez les sociaux-démocrates.