«Nous avons le choix entre aller de l’avant, ou retomber dans l’obscurité et la corruption». Jeudi à Aréquipa, la grande ville du sud du Pérou et la seule où il est arrivé en tête au premier tour, Pedro Pablo Kuczynski a essayé une dernière fois d’alerter les Péruviens qui élisent ce dimanche leur président. Pour le candidat de la droite libérale, devancé dans les sondages par Keiko Fujimori, 41 ans, la tâche est rude. La fille de l’autocrate Alberto Fujimori, au pouvoir entre 1990 et 2000 et condamné à 25 ans de prison pour violation des droits de l’homme et corruption, a déjà remporté le premier tour avec 40% des voix, contre seulement 21% pour son rival. Elle est aussi assurée d’avoir la majorité au parlement péruvien.

Le seul espoir de celui qu’on appelle ici PPK, 77 ans, est aujourd’hui d’incarner l’anti-fujimorisme. Pour ce banquier qui a passé sa vie entre Lima, où il a occupé plusieurs fonctions ministérielles, et les Etats-Unis, où il a fait fortune dans les fonds de pension, la stratégie est quelque peu acrobatique, mais elle a commencé à prendre forme. Lundi dernier, Veronica Mendoza, candidate de la gauche éliminée au premier tour, a appelé à voter pour lui afin de «barrer la route au fujimorisme». Le lendemain, d’importantes manifestations étaient organisées dans les villes péruviennes aux cris de «Keiko ne passera pas». A Lima, des dizaines de milliers de personnes ont arpenté le centre historique, dont une vingtaine de jeunes femmes à la poitrine dénudée qui voulaient dénoncer la politique de stérilisation forcée d’Alberto Fujimori.

Politique populiste et autoritaire

Sur ce front anti-Fujimori, qui regroupe aujourd’hui tous les candidats du premier tour sauf un, s’affichent aussi les intellectuels – dont le prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa – les artistes, et les grands journaux du pays. A longueur d’éditoriaux, ils rappellent la proximité de Keiko avec son père: elle a travaillé avec lui, a même été la première dame du pays. Elle entend appliquer la même politique populiste et autoritaire – alliance avec les mineurs clandestins qui détruisent la forêt amazonienne, rétablissement de la peine de mort – et semble mêlée aux mêmes scandales.

Il y a quelques jours, les Péruviens apprenaient que Joaquin Ramirez, secrétaire général et principal financier de son parti, était sous le coup d’une enquête de l’agence antidrogue américaine. José Chimpler, son candidat à la vice-présidence, a ensuite été accusé d’avoir fabriqué un faux témoignage dans cette même affaire. «Le fujimorisme a-t-il changé? Je crois que non», en conclut Jorge Rodriguez, anthropologue et organisateur des manifestations anti-Keiko.

PPK avait soutenu Keiko en 2011

Cette stratégie du «Tous contre Fujimori» a déjà fonctionné il y a cinq ans. Ollanta Humala, l’actuel président péruvien, a été élu contre Keiko Fujimori en rassemblant tous ses opposants, de droite comme de gauche. Devancé dans les sondages, il avait finalement gagné avec trois points d’écart. Mais aujourd’hui, n’est-il pas trop tard? Les harangues de PPK sur «la démocratie en danger» et le retour d’un «narco-Etat» n’ont pas fait oublier aux Péruviens que ce même PPK, éliminé au premier tour en 2011, avait soutenu Keiko Fujimori pour le second. Elles laissent aussi le politologue Enrique Bernales très sceptique: «Il pense qu’il va gagner les élections grâce à l’anti-fujimorisme alors qu’il devrait s’appuyer sur son avantage comparatif, qui est son expérience.»

Keiko Fujimori, par ailleurs, incarne une alternance pour des millions de Péruviens qui ne profitent pas de la richesse d’un pays en pleine croissance, notamment grâce à son industrie minière. Perçue comme proche du peuple, elle propose un programme sécuritaire, mais aussi social, avec le doublement du salaire des professeurs, ou des subventions pour favoriser l’insertion des jeunes dans les entreprises.

Pour José Ugaz, péruvien devenu président de l’ONG Transparency International, Keiko Fujimori s’inscrit là aussi sur les traces de son père, qui avait «mis fin à l’hyperinflation, capturé le leader du mouvement terroriste Sentier lumineux», tout en laissant «le crime organisé gouverner le pays.» Jeudi, pour sa clôture de campagne, l’héritière Fujimori a annoncé la mise en place d’«un gouvernement de concertation nationale» dès son élection… Une promesse qui sera difficile à tenir dans un pays profondément divisé.