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Le Pérou, un pays si riche mais peuplé de pauvres

La cohésion sociale, thème du sommet Union européenne-Amérique latine à Lima, est un des défis du pays.

Lorsque Marcelino de La Cruz est arrivé dans la «nouvelle communauté» de Sargento Lores, au nord de Lima, il a bâti sa maisonnette à flanc de montagne comme des milliers d'autres migrants, aux portes de cette ville de 8millions d'habitants. Quittant la province de Huancavalica, la plus pauvre du pays, ce jeune homme de 25ans n'a guère réussi à améliorer son sort. «Je ne gagne que 130euros par mois comme chauffeur de camion, raconte-t-il, mais je ne pouvais pas rester dans mon village. Là-bas il n'y a pas de travail, les paysans n'ont pas assez d'argent pour nourrir leur famille.»

Josefina, sa voisine quechua, vient d'une haute vallée de la cordillère blanche, à huit heures de bus de la capitale, où les conditions de vie n'ont guère changé depuis l'arrivée des Espagnols: «Je vivais dans une maison en paille, sans électricité, avec seulement un demi-hectare pour planter mes pommes de terre... Seuls les plus riches pouvaient s'offrir de l'eau pendant la saison sèche, soupire-t-elle. Tout ça c'est parce que le gouvernement nous vole, assure cette femme de 48 ans qui attend son huitième enfant. Du président aux maires, ils mettent tout l'argent dans leur poche... C'est pour ça que le Pérou ne change pas.»

Une forte croissance

Une amertume qui résume bien le sentiment de la majorité des Péruviens. Alors que le taux de pauvreté - estimé à 45% - ne baisse que marginalement, et augmente même dans les montagnes, le Pérou affiche une santé économique insolente. «Mendiant assis sur un banc d'or», comme le disait déjà au XIXe siècle le savant italien Antonio Raimondi, le Pérou se classe parmi les cinq premiers producteurs mondiaux d'or, d'argent, de cuivre, de zinc et d'étain. Les investissements étrangers, qui ont bondi de 57% l'année dernière, arrivent en masse du Chili, de Colombie, des Etats-Unis, de Chine et d'Europe. Porté par la hausse du cours des matières premières, le pays affiche l'une des inflations les plus basses d'Amérique latine, et la croissance la plus forte: «En 2007 elle a dépassé 8%, rappelle l'économiste José Oscatégui, mais le plus remarquable c'est que depuis 2002 la moyenne annuelle est de 6%... Rarement le Pérou a connu une période d'expansion aussi longue.»

La semaine dernière encore, le président Alan Garcia, d'obédience libérale, assurait dans la presse locale que le Pérou - considéré aujourd'hui comme le tigre d'Amérique latine - faisait mieux que «la Chine, les Etats-Unis, ou le Mexique». «Dans un futur proche, poursuivait-il, nous aurons une qualité de vie supérieure à tous ces autres pays.»

Pour Marcelino, Josefina, et les milliers de Péruviens qui en sont réduits à vendre des babioles sur les trottoirs pour survivre, ce rêve est pourtant bien loin de la réalité. «La principale cause de ce hiatus entre croissance et pauvreté, c'est la redistribution, analyse José Oscatégui. Le parti au pouvoir n'a même pas une présence nationale, l'opposition est inexistante, et l'Etat est faible, parfois complètement absent de certaines provinces. Le Pérou n'a donc pas la capacité de négocier avec les multinationales, et de récupérer les impôts qui pourraient alimenter des programmes sociaux.»

Profits record

L'industrie minière, pilier de l'économie péruvienne, illustre bien cette faiblesse. Malgré leur impact très lourd sur l'environnement, leur faible utilisation de main-d'œuvre (seulement 1% de la population active), et leurs profits record, les grands groupes qui exploitent les métaux péruviens sont taxés à hauteur de 30% de leur bénéfice, comme toute autre entreprise locale. «Mais en pratique, avec les exonérations, c'est encore moins, entre 13 et 14%, corrige Pedro Francke, également économiste et directeur de la revue Sous la loupe. La moitié des opérateurs miniers du pays a obtenu à l'époque de Fujimori (ancien président dans les années1990, aujourd'hui en prison) des contrats de stabilité... C'est-à-dire une garantie contre tout changement de la politique fiscale du pays.»

Alors que le Chili, autre pays minier, utilise l'argent des matières premières pour alimenter un fonds de prévision destiné à anticiper les années de vaches maigres, ou que la Russie et le Moyen-Orient créent des fonds souverains investissant dans le monde entier, les autorités péruviennes semblent même embarrassées par l'argent qui finalement arrive dans leurs caisses. Selon le ministre des Mines, Juan Valdivia, les communes n'ont en effet dépensé en 2007 qu'un tiers de l'argent qu'elles ont reçu.

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