Trois cents ans exactement après la signature de l'union entre l'Angleterre et l'Ecosse, les deux régions sont peut-être sur le point de divorcer. L'Ecosse vote ce jeudi pour élire le nouveau parlement régional, et tous les sondages indiquent que les nationalistes vont l'emporter (34% selon les sondages, contre 32% pour les travaillistes). Pour la première fois depuis cinquante ans, le Labour ne sera plus le premier parti dans cette région.

Visage rougi par le soleil étonnamment chaud de ce début mai, sourire détendu, John Swinney fait le tour de sa circonscription. L'ancien leader du Parti national écossais (Scottish National Party, SNP), désormais en charge du programme économique, est ici en terrain conquis: député écossais, il a déjà été élu deux fois et cherche à décrocher un troisième mandat. Dans le petit village de Birnam, à une heure au nord d'Edimbourg, au milieu d'idylliques collines verdoyantes, les soutiens à la cause indépendantiste sont nombreux. «J'ai toujours cru en l'indépendance, explique John Burns, peintre en bâtiment de 33 ans. Personne ne supporte d'être dirigé depuis Westminster.»

Trois paradoxes

Le paradoxe est que l'Ecosse a obtenu davantage de pouvoir il y a seulement huit ans. Sous la houlette de Tony Blair, la «dévolution» a donné un parlement à l'Ecosse (et au pays de Galles). Celui-ci a des pouvoirs limités, mais réels: éducation, santé, logement, transport. Mais plutôt que de calmer les ardeurs indépendantistes, le processus a au contraire donné envie aux Ecossais d'aller plus loin. «La dévolution a aidé l'Ecosse à retrouver confiance en elle-même», affirme John Swinney.

Mais plus que le soutien à l'indépendance, c'est avant tout l'aigreur contre Tony Blair qui prévaut en Ecosse. Dans l'immense circonscription de John Swinney, le vote sanction contre le premier ministre britannique l'emporte. Les attaques répétées contre la guerre en Irak d'Alex Salmond, le leader du SNP, facilitent encore ce sentiment. «Je vais voter pour vous parce que je ne veux pas que les travaillistes l'emportent, confie à John Swinney un vieil homme, prenant le soleil dans son jardin. Mais je ne soutiens pas l'indépendance.» Le député écossais le rassure aussitôt: «Ne vous inquiétez pas. L'indépendance est un sujet à part, que nous proposerons dans un référendum dans trois ans. Mais d'ici là, il y a du travail à faire localement, sur les services publics, sur l'économie, sur les impôts locaux.»

C'est le deuxième paradoxe de cette élection. Si les nationalistes semblent sur le point de l'emporter, c'est en partie parce qu'ils ont su se distancier de leur objectif d'indépendance. Ils se présentent comme la seule alternative crédible aux travaillistes, les conservateurs ayant traditionnellement peu de soutien en Ecosse (13% selon les derniers sondages). Aujourd'hui, l'indépendance n'est soutenue que par le tiers des Ecossais.

Il n'en demeure pas moins que la hausse du SNP est réelle et qu'il est possible que son leader, Alex Salmond, devienne le prochain premier ministre d'Ecosse (à condition de trouver un partenaire pour former une coalition au parlement). Ce scénario, encore inimaginable il y a quelques années, vient notamment de la crédibilité qu'a gagnée ce parti. Economiquement en particulier, il a affûté ses arguments pour prouver qu'une Ecosse indépendante était viable.

Ecossais à Downing Street

A tel point que le SNP bénéficie depuis quelques mois du coming out de nombreux hommes d'affaires. C'est notamment le cas de Ben Thomson, le président de Noble, une petite banque d'investissement locale. Agé de 44 ans, cet ancien champion écossais de décathlon, rêve de voir l'Ecosse adopter la stratégie économique irlandaise, avec un très faible impôt sur les entreprises: «Nous en avons marre de la politique fiscale anglaise, qui augmente régulièrement.»

Ces soutiens d'une partie de l'élite écossaise permettent d'envisager la possibilité d'un premier ministre écossais indépendantiste. C'est le troisième paradoxe de cette élection: au même moment, c'est un autre Ecossais, Gordon Brown, qui s'apprête à prendre le poste du premier ministre à Londres. Les années à venir pourraient donc voir un bras de fer politique entre deux Ecossais pour négocier l'avenir de la région.