Chine

«Personne n’a intérêt à une guerre commerciale, surtout pas les Etats-Unis»

Anson Chan, l’ancienne numéro 2 du gouvernement de Hong Kong, met en garde le président américain, qui rencontre ce jeudi le président Xi Jinping, contre la tentation d’utiliser l’ex-colonie ou Taïwan comme des leviers de négociations face à Pékin

Anson Chan fut la numéro 2 du gouvernement de Hong Kong à la fin de l’ère britannique, puis confirmée à ce poste lors du transfert de la colonie à la Chine. Figure respectée, elle est devenue une voix de plus en plus critique de la mainmise de Pékin sur le territoire dont l’autonomie s’érode au fil des ans. Fin janvier, elle était invitée à l’investiture de Donald Trump à Washington. Elle était mercredi, l’invitée du Geneva Center for Security Policy (GCSP).

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Le Temps: Avez-vous rencontré Donald Trump pour parler de Hong Kong?

Anson Chan: Non, je n’y comptais pas. J’ai été invitée par un membre d’origine chinoise du Comité national républicain, aujourd’hui assez proche de Donald Trump. J’y suis allée pour deux raisons. D’abord pour me familiariser avec cette nouvelle administration et s’assurer du soutien à Hong Kong. Ensuite, je voulais reprendre contact avec mes connaissances au Congrès. En son sein, il y a un mouvement qui s’intéresse à l’évolution de Hong Kong, ce dont nous nous réjouissons. Ces derniers mois, le sénateur Marco Rubio avec ses collègues du Comité exécutif du Congrès pour la Chine ont proposé un projet de loi pour demander au Département d’État de publier annuellement un rapport sur Hong Kong et l’état de santé du principe «un pays, deux systèmes». Si la loi est votée, cette exigence durera jusqu’en 2023.

– Le pouvoir chinois a-t-il tenu les engagements de Deng Xiaoping envers Hong Kong?

– Quand les deux parties ont signé la déclaration commune, en 1984, c’était de bonne foi. Deng Xiaoping pensait sincèrement que le principe «un pays, deux systèmes» était bon non seulement pour Hong Kong mais aussi pour la Chine. Mais la Chine à laquelle nous avons affaire aujourd’hui est très différente. Malheureusement, une ligne dure à Pékin laisse penser que la Chine n’a plus besoin de Hong Kong en termes de contribution au PIB. Pékin ne comprend pas que le coeur et l’âme des Hongkongais ne se soient pas davantage rapprochés de la mère-patrie. Les voix, minoritaires, pour l’indépendance inquiètent vraiment le pouvoir central. La politique de la Chine unique, le retour de Hong Kong et de Taïwan, c’est sacré, c’est le coeur de la politique étrangère. Pékin ne tolérera jamais l’indépendance de Hong Kong. Or ce mouvement est lié à la désillusion envers le gouvernement, l’érosion du système «un pays, deux système», de l’État de droit, de l’indépendance de la justice et de la liberté de presse. Le principe «un pays, deux systèmes» est sérieusement menacé. C’est pourquoi nous sommes si inquiets, surtout les jeunes qui craignent un sombre futur.

– Qu’attendez-vous de la rencontre entre Donald Trump avec Xi Jinping?

– Franchement, je ne sais pas, M. Trump est si imprévisible. J’espère qu’il ne va pas louvoyer sur la politique d’une Chine unique, un principe qu’il a finalement réaffirmé. Cela ne mènerait à rien de le remettre en cause. Ni les Hongkongais, ni les Taïwanais ne souhaitent qu’il utilise cette menace comme d’un levier pour défendre les intérêts américains. S’il le faisait nous serions piégés. Si Trump veut vraiment renoncer à la politique d’une Chine unique cela provoquera une réaction très très forte de Pékin. Jusqu’ici, les Chinois ont fait preuve d’une retenue extrême envers la rhétorique de Trump. D’un autre côté, il est juste de rappeler à Pékin que sa participation à l’OMC l’oblige à respecter certaines règles: la Chine doit ouvrir son marché, mieux protéger la propriété intellectuelle. Il est justifié que M. Trump pose ces questions.

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– Qui est actuellement responsable de la politique chinoise à Washington?

– Je n’en sais rien. La priorité de Trump est de former son cabinet. Ce n’est toujours pas fait, il y a toujours un millier de postes à pourvoir. Il n’y a pas exemple toujours pas de secrétaire d’Etat adjoint pour l’Asie. Or c’est crucial.

– Faut-il craindre une guerre commerciale?

– C’est dans l’intérêt de personne, surtout pas des Etats-Unis qui souffriront plus que la Chine.

– De passage en Suisse, Xi Jinping s’est présenté comme un nouveau leader responsable de l’ordre international. Qu’est-ce que cela vous inspire?

– A-t-il dit quelque chose de nouveau? Les Suisses l’ont-ils vraiment cru?

– Le moins que l’on puisse dire est que ses discours ont eu un écho international.

– Il faut le juger sur les actes. Peut-être Xi Jinping, du fait des menaces de Trump de se retirer de nombre d’instances internationales, pense-t-il qu’il est temps pour la Chine de remplir ce vide. Les Américains devraient y réfléchir. Mais vu de Hong Kong, la meilleure façon de connaître ses intentions est d’observer comment il traite sa population, comment il nous traite. Ces dernières années, il y a eu de multiples tentatives de réécrire la loi fondamentale (constitution) de Hong Kong. On nous explique que le peu d’autonomie dont nous bénéficions ne dépend que du bon vouloir de Pékin. C’est contraire à tous les engagements pris au moment de la rétrocession.

– Ce leadership chinois vous laisse dubitative…

– Le monde doit observer la Chine: les réformes sont-elles en cours? Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, il n’a cessé de prendre des mesures répressives. Il a mis de côté les réformes économiques, il enferme les dissidents, il chasse les avocats des droits de l’homme, il commence même à retirer les croix des églises. Le reste du monde doit le souligner. Les leaders chinois sont attentifs à leur image internationale. Cela dit, leur principale préoccupation reste le contrôle de la société pour assurer la stabilité. La stabilité permet de maintenir un système de parti unique. Or, ce système est mis sous pression. Tant que la croissance économique était assez forte, la légitimité du système n’était pas remise en cause. Aujourd’hui, l’économie ralentit, les manifestations sociales augmentent et Xi Jinping comprend qu’il y a beaucoup de défis à venir. Si la Chine veut jouer un rôle plus responsable, cela doit être sur la base du respect du droit. Pour cela, il faut accepter des valeurs universelles communes. C’est absurde de dire qu’il ne s’agit que de valeurs occidentales.

– Hong Kong peut-il être à l’avenir un laboratoire démocratique pour la Chine?

– C’est ce que nous souhaitons. En ce moment, le principal problème est le manque de confiance entre la population de Hong Kong et les dirigeants de Pékin. Nous poussons Pékin à valider le principe «un homme, un vote». Si Pékin nous permet d’élire le chef du gouvernement, on pourra alors prouver que l’on peut élire quelqu’un qui peut à la fois travailler avec Pékin et avec le soutien des Hongkongais. On souffre d’un manque de communication directe avec le sommet du pouvoir à Pékin. Tout est filtré par le Bureau de liaison. Quand le message arrive aux oreilles de Pékin, il a été totalement dénaturé.

– Il n’y a donc aucune amélioration avec Xi Jinping?

– Jusqu’ici, il n’y a aucune preuve qu’il soit un réformateur. On peut penser qu’avant de pouvoir avancer dans cette direction, que ce soit économiquement ou politiquement, il doit d’abord consolider son pouvoir. J’attends de voir. Pour l’instant, ce n’est pas très encourageant. C’est ce qui fâche les Hongkongais. Les jeunes en particulier pensent qu’ils ont un système totalement différent de la Chine continentale. Comment se fait-il que ces dernières années les pires côtés de la culture chinoise se déversent vers Hong Kong? Hong Kong est en train de se transformer rapidement en une ville chinoise comme les autres. Ce qui distingue encore Hong Kong du reste de la Chine est l’état de droit et l’indépendance de la justice, mais ils sont menacés.

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