Trois jours durant, les talibans ont occupé le district de Buner, dans le nord-ouest du Pakistan. Selon les habitants, la musique a cessé de résonner dans la rue, les responsables des hôpitaux ont demandé à leur personnel féminin de rester à la maison et des écriteaux ont fleuri dans les cités, intimant aux dames de ne plus se rendre au marché et aux hommes de ne plus se raser la barbe. Buner se trouve à 100 kilomètres seulement d’Islamabad. Vendredi, les militants islamistes ont commencé à se retirer, d’après des autorités enfin sorties de leur mutisme et de leur léthargie. Repli vers la vallée de Swat, où un accord conclu avec le pouvoir mi-février leur donne l’autorisation d’instaurer des tribunaux islamiques en échange d’un cessez-le-feu. L’analyse d’Olivier Guillard, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, à Paris.

Le Temps: Peut-on parler d’une déferlante talibane depuis la vallée de Swat?

Olivier Guillard: Un retrait semble en cours à Buner mais cette équation est extrêmement préoccupante pour la population et l’Etat pakistanais. On assiste à une talibanisation progressive depuis la zone frontalière avec l’Afghanistan vers le nord-ouest, puis la vallée de Swat et maintenant Buner, à 100 kilomètres de la capitale. Personne n’aurait cru cette progression possible il y a quelques années. Et elle s’est faite sans mal; les militaires ont tout simplement cédé.

– Est-ce un abandon conjoint du pouvoir et de l’armée?

– Le pouvoir actuel est faible, peu soutenu par la population et déjà largement décrédibilisé. Il passe son temps à gérer des querelles clandestines plutôt qu’à s’atteler aux problèmes du pays, comme celui des talibans. Tant les actuels dirigeants que l’opposition portent une immense responsabilité politique dans ce qui arrive aujourd’hui. Ensuite, on peut s’étonner de l’arrivée tranquille de plusieurs centaines de talibans en pleine journée à une centaine de kilomètres d’Islamabad. Seules deux forces paramilitaires ont été envoyées sur place. On peut se demander ce que fait le plus haut niveau hiérarchique de l’armée. Beaucoup de gradés estiment que la menace talibane est relative. Ils préfèrent garder leurs forces et leur matériel pour faire face à l’Inde. On a le sentiment que l’armée ménage les talibans.

– Faut-il y voir une stratégie?

– On peut tout imaginer mais je m’explique mal cet abandon. La population pakistanaise est très remontée contre l’interventionnisme américain et cela retient peut-être l’armée de se déployer, donnant ainsi l’impression de répondre aux ordres du Pentagone.

– Qui sont ces talibans?

– Des Afghans, des mercenaires saoudiens, yéménites, ouzbèkes… mais également un mouvement tout à fait pakistanais dont l’objectif est double: soutenir les efforts des cousins afghans de l’autre côté de la frontière, et contester l’autorité de l’Etat pakistanais pour instaurer un émirat islamique au Pakistan. Selon la presse locale de cette semaine, trois groupes musulmans radicaux sont en train d’essayer d’attenter à la vie du président.

– La mainmise talibane risque-t-elle de s’étendre bien plus loin que la vallée de Swat?

– Le risque est réel, après la signature de ce faux accord entre les autorités et les talibans. Les seuls gagnants sont les talibans, qui se considèrent désormais chez eux à 100 kilomètres de la capitale. Cela leur donne de l’élan pour grignoter toujours plus de territoire. L’Etat recule et abandonne des pans entiers de terre et de population à un groupe ayant une vision obscurantiste du Pakistan.

– Comment expliquer la signature de cet accord, offrant le pouvoir judiciaire aux talibans contre un cessez-le-feu?

– Les autorités ne savaient plus comment rétablir l’ordre dans cette vallée emblématique pour le Pakistan. En signant cet accord, elles ont voulu mettre un terme au conflit local. C’est une vision à court terme et une catastrophe pour la population. La justice est expédiée, les femmes ne peuvent plus sortir de chez elles, les écoles brûlent. Tout ce qui relève des 19,20 et 21èmes siècles a disparu.

– Doit-on craindre une prise de pouvoir à Islamabad?

– Je ne peux pas le penser mais je n’aurais pas non plus imaginé, si vous m’aviez posé la question il y a trois ans, que les autorités auraient laissé faire autant de choses aux talibans. Je n’aurais pas imaginé qu’on en serait là aujourd’hui. Peshawar est encadrée. Le climat anti-américain, anti-occidental et la détérioration économique et sociale jouent également.

– Voulez-vous dire que la population soutient les talibans?

– Non, mais elle ne fait pas la même lecture que nous de la menace talibane. La principale préoccupation des Pakistanais est la dégradation de la situation économique. Vient ensuite l’incohérence du gouvernement et puis seulement le terrorisme et les talibans. L’équation est complexe. Les militaires n’ont pas forcément envie de tirer sur des talibans qui peuvent venir de la même vallée ou de la même famille qu’eux.

– Y a-t-il des risques de déstabilisation régionale?

– Oui, la situation se détériore également en Afghanistan et chaque phase d’instabilité au Pakistan est suivie d’un contre-coup en Inde: hausse des tensions, heurts à la frontière…