Le Temps: Quelle est la situation ce vendredi, au lendemain de la chute du régime Akaïev?

Markus Müller: Elle est assez critique. Car après la prise de la Maison Blanche, jeudi, par les manifestants, le désordre s'est installé, les policiers et les militaires ayant disparu dans la nature. Toute la nuit, les pillages ont continué dans la capitale. Apparemment il n'y a eu «que» deux tués, l'un par balle, l'autre au couteau.

– Qui contrôle la situation maintenant?

– Personne. La situation n'est pas sous contrôle est c'est très dangereux, car on a assisté à un véritable coup de force de l'opposition qui se répartit maintenant les responsabilités. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que cette opposition n'a eu que très peu de sièges (une dizaine) lors des dernières élections (27 février et 13 mars). Et la première chose que les insurgés ont fait a été d'annuler le résultat des élections pour rétablir l'ancien parlement. Il y a là un grand risque que l'on se retrouve avec deux parlements, car ceux qui ont été élus en février et mars ne vont pas abandonner leur poste sans rien faire. Ils pourraient à leur tour appeler leurs partisans à occuper les bâtiments publics dans le pays.

– Que pensez-vous du leader de l'opposition, Kourmanbek Bakiev?

– C'est quelqu'un d'assez compétent que j'ai rencontré plusieurs fois. Il a été premier ministre du président Akaïev dans le passé. Mais la question n'est pas là. Ce qui importe, c'est de savoir quelle est la légalité de ce nouveau gouvernement. C'est essentiel, comme je le disais avant, pour éviter de se retrouver avec deux partis, deux parlements et deux gouvernements.

– Y a-t-il un risque de dérapage, d'affrontements physiques?

– Certainement, et les rumeurs qui vont bon train alimentent ce risque. C'est ainsi que j'ai appris qu'un groupe de 4000 cavaliers, partisans de députés élus en février-mars, marcheraient sur Bichkek. Ces gens, même s'ils ne sont pas forcément partisans du président Akaïev, ne veulent pas être dessaisis de leur victoire électorale. Selon moi, c'est là le fond du problème: ceux qui ont gagné les élections n'acceptent pas qu'on change les règles du jeu. Il y a là un grand potentiel de violence.

– Par rapport aux pays voisins, craignez-vous l'effet domino?

– Non. Ce qu'il faut comprendre, c'est que le Kirghizistan est le pays le plus libéral de la région, avec une presse écrite très libre et un appareil répressif faible. Il faut souligner aussi que le président Akaïev n'a jamais eu recours à la violence durant les événements de ces derniers jours, la police n'a pas tiré. C'est aussi grâce à ça que l'opposition a gagné aussi facilement

– Mais le régime du président Akaïev n'était-il pas usé?

– Bien sûr, après 14 ans au pouvoir, il y a la fatigue du pouvoir. Ce serait la même chose en Europe occidentale.

– Que pensez-vous de l'hypothèse qui affirme que cette révolution a été soutenue par les ONG américaines présentes dans le pays?

– Cela ne m'étonnerait pas. Beaucoup de gens le pensent, mais si l'on regarde le cours des événements, il y a beaucoup d'autres raisons qui ont conduit à ce changement. Tout a commencé avec l'occupation des bâtiments, les routes coupées. Mais ce n'était pas le fait d'un large mouvement populaire mais de groupes de quelques milliers de personnes qui ont provoqué les désordre dans le pays. Cette stratégie du chaos a très bien marché.

– Mais qui était à la tête du mouvement? M. Bakiev?

– Non. Il s'agit d'un groupe d'opposants assez hétérogène. Mais ce qui leur est commun, c'est qu'ils ont tous un jour ou l'autre travaillé pour le gouvernement avant d'en sortir ou d'en être chassé.

– Que peut-il se passer dans les jours à venir?

– Si le nouveau pouvoir n'arrive pas à rétablir l'ordre et la sécurité, la situation pourrait se dégrader.

– Les pays voisins – la Russie – pourraient-ils intervenir?

– Pour le moment je ne crois pas.

– Avez-vous été surpris de la rapidité des événements?

– Naturellement. Personne n'avait imaginé que ça pourrait se passer si vite, qu'une seule grande manifestation à Bichkek suffirait à renverser le président Akaïev.