Le président Bush en visite en Jordanie pour rencontrer le premier ministre irakien Nouri al-Maliki; le président irakien Talabani reçu en Iran par le président Ahmadinejad; la commission Baker - le Groupe d'études américain sur l'Irak - qui préconise des discussions avec l'Iran et la Syrie pour une solution au conflit irakien: à l'heure ou le Royaume-Uni, l'Italie, la Pologne ou encore la Corée du Sud annoncent le départ ou la réduction de leur contingent en Irak, les signes d'une externalisation de la recherche de solutions se multiplient. Pierre-Jean Luizard, spécialiste de l'Irak, analyse les options de sortie de crise.

Le Temps: La rencontre du président Bush avec le premier ministre irakien en Jordanie en dit long sur les conditions de sécurité à Bagdad. Doit-on voir aussi une volonté de Washington d'impliquer les acteurs régionaux en Irak?

Pierre-Jean Luizard: On assiste effectivement à une recherche de sortie de crise tous azimuts. Mais l'option qui consiste à associer des pays voisins sera certainement inefficace. La Syrie n'a pas d'influence suffisante en Irak pour y stabiliser la situation. La Jordanie, pays d'accueil d'un grand nombre d'Irakiens ayant fui le chaos et d'une partie importante de l'opposition arabe sunnite, n'est quant à elle qu'une caisse résonance du conflit irakien. Les deux pays qui ont aujourd'hui une présence effective en Irak via leurs réseaux - les Etats-Unis et l'Iran - sont totalement impuissants face à une situation hors de tout contrôle. Tous deux sont très largement spectateurs d'une spirale de la violence qui leur échappe totalement.

- En recevant le président Talabani, les autorités iraniennes se déclarent prêtes à aider en Irak. En dehors d'un moyen de s'affirmer comme puissance régionale, comment concrètement la république islamique pourrait-elle aider à débloquer la situation?

- L'Iran est sollicité aujourd'hui, au moment où il n'a plus grand-chose à donner. Le système politique qui est en train d'échouer en Irak n'avait pu voir le jour qu'avec l'aval de Téhéran. Et l'Iran, en donnant sa bénédiction à la participation des partis chiites au gouvernement irakien, a donné là l'essentiel de son influence en Irak.

- Quel serait l'intérêt de l'Iran à aider à la résolution du conflit irakien?

- L'Irak est un vrai sujet d'angoisse pour les Iraniens, même s'ils se servent de la crise et des partis chiites irakiens pour s'affirmer sur la scène régionale et à des fins internes liées aux rapports de force entre les divers centres du pouvoir iranien et les différentes tendances: président Ahmadinejad, l'ayatollah Khamenei, ex-réformateurs et d'autres encore. Il ne faut pas croire que les Iraniens parient comme Al-Qaida sur le chaos en Irak. Ils savent très bien qu'un tel chaos les rattraperait, au même titre que tous les pays de la région.

- L'échec du processus politique en Irak peut-il avoir des conséquences en Iran?

- Absolument. Les Iraniens eux-mêmes seraient atteints par un échec avéré des partis chiites dont ils ont patronné la participation au sein des institutions officielles irakiennes, le parti Dawa et la CSRII (Conseil supérieur de la révolution islamique) en tête. Ils ne peuvent pas voir avec plaisir l'échec de partis qu'ils considèrent comme leurs principaux vecteurs d'influence en Irak.

- Si les acteurs régionaux sont impuissants, faut-il attendre une solution interne à l'Irak?

- La situation en Irak échappe aussi à tous les acteurs irakiens. Y compris aux «protégés» de Téhéran, à savoir le parti Dawa, le CSRII, Moqtada al-Sadr, etc. Tout le monde se trouve aujourd'hui dans l'incapacité de mettre un coup d'arrêt à la spirale de la violence. Il n'y a pas d'Etat en mesure de protéger les citoyens. L'ensemble de la population irakienne se replie donc sur des solidarités qui sont les seules à fonctionner et à même de protéger les gens. Ce sont les mêmes mécanismes qui étaient à la base du pouvoir de Saddam Hussein, c'est-à-dire la solidarité régionale, de clans et de quartiers. Il y a eu tellement de sang versé que la population est atomisée et totalement repliée sur le plus petit dénominateur commun d'appartenance.

- En annonçant son retrait du gouvernement irakien, Moqtada al-Sadr peut-il incarner le renouveau?

- Je crains qu'il ne soit trop tard. Le ralliement de Moqtada al-Sadr au processus politique suite au déchaînement du terrorisme anti-chiite contre sa base a rendu caduque toute possibilité de voir émerger un outsider, face à un processus politique qui fait naufrage. Aujourd'hui, il n'y a plus personne, ni dans la classe politique irakienne ni dans l'establishment religieux qui soit en dehors de ce processus qui est voué à l'échec. L'Irak est aujourd'hui incapable de mobiliser autour d'un sentiment patriotique irakien.