«Vendredi, on verra si le mouvement s’essouffle et se contente des promesses du pouvoir ou s’il entre dans une seconde vague, plus large, plus décentralisée.» Nadine Abdulla est spécialiste des mouvements sociaux et chercheuse à l’Arab Forum for Alternative Studies du Caire. Depuis plus de deux semaines, elle scrute la foule qui se masse sur la place Tahrir pour demander le départ du président égyptien. «Dimanche, après le discours de Moubarak, on sentait un manque de cohésion. C’était un esprit de carnaval plus que de manifestation. Mais la journée de mardi a permis une nouvelle mobilisation sociale et on sent monter la frustration.»

Manque de leadership

La classe moyenne, qui s’est reconnue dans le témoignage de Wael Ghonim, ce jeune Egyptien qui a raconté lundi à la télévision son enlèvement durant douze jours par les services de sécurité après avoir été l’un des moteurs de la mobilisation sur Facebook, est de retour en force dans la rue. A ses côtés, on trouve les étudiants et désormais les professeurs d’université, des chômeurs et des fonctionnaires, des activistes et des ouvriers. Seules les couches les plus paupérisées ne sont pas encore visibles. Mercredi, des manifestations ouvrières ont éclaté dans plusieurs villes du pays pour demander des augmentations de salaires. Mais les syndicats, inféodés au pouvoir, ne jouent aucun rôle.

Largement spontané, le mouvement demeure sans leadership. C’est sa force – le pouvoir ne peut le stopper en arrêtant les organisateurs – mais aussi sa principale faiblesse. «Personne ne sait quoi faire, souligne Nadine Abdulla. Il y a des discussions pour créer une organisation de jeunes. Il y a ceux qui parlent de fonder un parti, ceux qui veulent en rester à un mouvement. On s’interroge sur la façon de créer une procédure démocratique. Dans le même temps le pouvoir manipule certaines personnes et négocie pour ne rien faire. Mais les manifestants n’ont aucune confiance. Seul le départ de Moubarak pourra les satisfaire.»

Il y a surtout des attentes différentes. A l’origine du mouvement, il y a des jeunes, politisés, qui ont des demandes précises de réformes constitutionnelles. Désormais, il y a aussi des revendications populaires d’ordre socio-économique. «Jusqu’ici, le pouvoir a tenté de négocier avec des personnalités, des représentants de partis ou des Frères musulmans qui ne représentent qu’eux-mêmes mais pas la rue, poursuit la chercheuse. A ce stade, personne ne peut parler pour la rue. Et le discours sécuritaire du vice-président Omar Souleimane ne peut la satisfaire.»

Risque de scission

La question est à présent de savoir si le mouvement va s’étendre en se décentralisant ou s’il reste cantonné à la place Tahrir, au cœur du Caire, une situation que peut gérer le pouvoir un certain temps encore dans l’espoir que la lassitude finisse par l’emporter. En cas de statu quo, le risque est de voir deux Egypte se faire front, celle des manifestants et celle d’une majorité de la population qui aspirerait à un retour à l’ordre pour permettre une reprise de l’activité économique. «Cette scission a commencé à être perceptible mercredi dernier», explique Nadine Abdulla. Une minorité de personnes a exprimé son animosité envers les manifestants. Les comités populaires qui ont remplacé les agents de sécurité «accueillent mal» les manifestants. «Mais la dynamique populaire est dans le camp des anti-Moubarak. Les pro-Moubarak, les pro-stabilité n’ont pas de dynamique propre. Et l’organisation par le régime, comme mercredi dernier, de raids contre les manifestants peut se retourner contre lui.»