Longtemps, la boutique de Monsieur Christakis a fait figure d’institution à Athènes. Toute la bourgeoisie grecque, mais surtout la classe politique, se bousculait chez le célèbre tailleur qui confectionne chemises et costumes sur mesure. Un magasin à l’ancienne, où un chef vendeur accueillait les clients et les installait dans des fauteuils clubs. «J’ai confectionné des chemises pour Constantin Caramanlis (ndlr: premier ministre après le retour de la démocratie en 1974) mais aussi pour le chef de la junte des Colonels qui l’avait précédé pendant la dictature», s’enorgueillit le tailleur nonagénaire en évoquant un âge d’or révolu, «l’époque où nous avions de vrais hommes d’Etat».

Désormais la petite boutique est vide, les clients ont déserté les lieux, et les vendeurs tuent le temps, en parlant de politique, affalés sur les jolis fauteuils. A écouter leurs conversations désabusées, les hommes politiques grecs semblent désormais plus enclins à retourner leur veste qu’à se faire confectionner des chemises. «Là-bas», indique le chef des vendeurs, en regardant vers le parlement situé à une centaine de mètres, «il n’y a que des irresponsables. Des girouettes qui nous annoncent un matin des mesures qu’ils refusaient de prendre la veille.» Une allusion claire à la politique erratique du chef du gouvernement grec, confronté à la pire crise économique qu’ait connue le pays depuis la Seconde Guerre mondiale. Vendredi, tous les regards étaient à nouveau tournés vers le parlement situé sur la place de la Constitution, où Georges Papandréou devait faire face à un vote de confiance qu’il avait lui-même réclamé (lire ci-contre). Alors que se déroulait cette session interminable, les militants du Parti communiste grec installaient micros et stands de merguez pour la manifestation prévue le même soir sur la même place. Comme la droite, le PC grec réclame des élections anticipées. «Mais pour élire qui? A droite comme à gauche, ce sont tous des bonimenteurs. Personne n’est capable de nous sauver de la ruine», constatait le vieux tailleur.

Dans ce quartier plutôt chic qui va de l’Assemblée jusqu’aux hauteurs du mont Lycabette, les commerces qui affichent désormais les affichettes jaunes «à vendre» ou «à louer» sont légion. Deux ans de crise économique et politique ont transformé la physionomie d’Athènes. Pour la première fois depuis les années 50, des mendiants sont apparus sur les trottoirs et il suffit de s’asseoir à une terrasse de café pour être harcelé par les vendeurs de Kleenex ou de billets de loterie, dont l’insistance révèle le désespoir. Lequel se transforme vite en colère. La rue de l’Académie conduit elle aussi jusqu’à l’Assemblée.

Dans un renfoncement, le siège de la Croix-Rouge grecque est désormais masqué par une immense banderole noire annonçant l’occupation des locaux par les employés. «Y en a marre, voilà six mois qu’on n’est pas payé!» gronde Popi, une quinquagénaire à la voix rocailleuse. Le sort du gouvernement l’indiffère, alors que son porte-monnaie «se vide de plus en plus». Comme la Croix-Rouge grecque, nombreuses sont les entreprises qui accumulent les retards de paiement des salaires. «C’est devenu fréquent, et les gens l’acceptent tout en étant confrontés à des hausses d’impôts sans précédent, lesquelles sont calculées en fonction de salaires non versés», constate Moise Lipsis. Ce journaliste du quotidien Elefterotipia n’a pas été payé depuis juin.

Le journal joue désormais sa survie, un peu à l’image du pays: après avoir été l’un des plus grands, il est désormais menacé de faillite. «Suite aux mesures d’austérité décidées par l’Europe, les banques n’accordent plus de prêt, ce qui étrangle l’économie», explique le journaliste, qui ne voit pas pour autant émerger un sentiment anti-européen. «C’est la classe politique que les Grecs accusent de tous les maux», dit-il.

De fait, les députés et ministres n’osent plus sortir en public. «On les agresse, on les insulte, on leur lance des œufs ou des yaourts», énumère Moise Lipsis. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les défilés de la Fête nationale, le 28 octobre, ont été ponctués de violences et d’insultes adressées aux tribunes officielles. Même les manifestations sportives sont devenues des lieux de contestation de la classe politique: lors des matches de foot, des banderoles hostiles au gouvernement sont désormais systématiquement déployées, et les députés de droite comme de gauche sont priés de quitter le stade.

«L’opposition de droite n’inspire pas spécialement confiance, mais les socialistes au pouvoir et Georges Papandréou en particulier ont réussi à susciter un rejet total. Lui, on le traite ouvertement d’idiot!» souligne Angela, jeune diplômée au chômage. Comme beaucoup de jeunes Grecs, elle est consciente de la nécessité de réformer le pays, et se déclare prête à se serrer la ceinture. «Mais encore faudrait-il savoir où l’on va. Les plans d’austérité se succèdent, et la situation empire. Les gens ne sont pas seulement angoissés, ils ont réellement peur.»

Lassés de l’alternative entre les deux grands partis, les conservateurs de la Nouvelle Démocratie et les socialistes du Pasok, les Grecs semblent résignés au pire, comparant de plus en plus la situation de leur pays à celle de l’Argentine à l’époque de la faillite. Un autocollant représentant un hélicoptère est apparu dans les manifestations: une façon de suggérer le départ de l’actuel premier ministre, auquel certains prédisent une fuite hors du pays, comme en leur temps certains dirigeants argentins.

La colère, qui gronde sans trouver d’issue, fait pourtant quelques heureux: hier sur la place de la Constitution, des ouvriers remplaçaient les marches en marbre de l’Hôtel King Georges Palace. Elles ont été brisées lors de la précédente manifestation le 21 octobre. «Dans ce pays, quand les gens défilent, il y a toujours des affrontements violents. Et, par les temps qui courent, on va encore avoir du boulot», remarquait, goguenard, un ouvrier, en observant les manifestants affluer à nouveau sur la place, devant le parlement.