L’infirmière Meritxell Carcan explose de colère avant de fondre en larmes. «Mais, si nous n’avons pas de protection, ni masques, ni gants, ni blouses isolantes, comment voulez-vous que nous nous occupions des malades?» demande-t-elle au micro de la radio nationale espagnole, la RNE. Son témoignage illustre le sentiment mêlé de désespoir et d’indignation qui s’est emparé du personnel soignant en Espagne, pays dont le nombre de morts est désormais plus élevé que celui de la Chine: 3475 mercredi, dont 738 dans les dernières 24 heures, soit 27% de plus que la veille.

Chaque soir, à 20 heures, les Espagnols ouvrent leurs fenêtres et sortent sur leurs balcons pour applaudir les efforts des professionnels de la santé, médecins, infirmiers, techniciens. «Moi, je me fiche qu’on me considère comme une héroïne, confiait au téléphone Belén, une médecin de l’hôpital madrilène du Ramon y Cajal, saturé. Ce que je veux, c’est être protégée pour bien faire mon travail et jouer mon rôle de premier rempart contre la pandémie. Nous tous, dans le secteur de la santé, nous le demandons.»

Personnel soignant contaminé

L’Espagne détient le triste record mondial de personnel soignant contaminé par le coronavirus, pas moins de 5400, soit 13% des victimes totales du pays, bien plus que la Chine ou l’Italie. En début de semaine, une infirmière de l’hôpital de Galdakao, au Pays basque, est morte des suites du coronavirus. Hier, c’était au tour de deux médecins de campagne, un dans une bourgade de la province de Salamanque et l’autre à Cordoue. Le CSIF, la Centrale syndicale indépendante des fonctionnaires de ce secteur a poussé un cri d’alarme: «Cela suffit d’envoyer des soldats désarmés au front!»

L’extrême vulnérabilité du personnel soignant explique en bonne partie les situations dramatiques existant dans les hôpitaux, surchargés, comme dans les maisons de retraite, où des dizaines de personnes âgées ont péri dans la solitude la plus totale, en l’absence de tout médecin ou infirmière. «Le problème est non seulement que les aides-soignants infectés se mettent en quarantaine mais aussi que beaucoup d’entre eux préfèrent ne pas s’exposer», précise-t-on au CSIF. C’est ce qui explique la situation d’abandon que connaissent notamment les maisons de retraite, dans un pays où un cinquième de la population a plus de 65 ans.

Cadavres à l’abandon dans les EMS

A Madrid, on estime qu’une grosse centaine de personnes âgées sont déjà mortes dans les quelque 355 centres répertoriés. Plusieurs témoignages font état de cadavres laissés dans leur lit, à l’abandon, plusieurs jours durant. Dans la capitale, le parquet général de l’Etat a ainsi ouvert une enquête sur la mort de personnes âgées dans la maison de retraite Valle Hermoso, sans en préciser le nombre. Une initiative similaire a été prise par la justice catalane pour 20 décès dans les communes de Capellanes et Olesa, près de Barcelone.

Les aides-soignants sont en nombre insuffisant à tous les niveaux de la chaîne sanitaire, de l’aide à domicile jusqu’aux grands hôpitaux. A cette carence s’ajoute le fait que le personnel des pompes funèbres, peu ou pas protégé, refuse de prendre en charge les cadavres dont la mort est liée au coronavirus. C’est la raison pour laquelle, à Madrid, les agents de l’Unité militaire d’urgence, la UME, sont chargés d’acheminer les corps vers la grande patinoire municipale, d’où ils seront ensuite inhumés ou incinérés.

Carence en matériel de protection

Pour faire face au manque d’aides-soignants, les autorités ont commencé à recruter des milliers d’internes et de praticiens à la retraite. Mais le fond du problème, qu’admet le gouvernement de Pedro Sanchez, tient aux carences en matériel de protection. Le ministre de la Santé Salvador Illa, qui coordonne les mesures officielles, a annoncé un achat à la Chine de 550 millions de masques, 11 millions de gants, 950 équipements de respiration artificielle et 5,5 millions de tests express pour un total de 432 millions d’euros.

Ces acquisitions décisives devraient arriver au cours des huit prochaines semaines, une échéance que beaucoup de professionnels de la santé estiment trop longue. Pour l’heure, face aux carences préoccupantes de matériels de protection, la justice s’en mêle. Ainsi, des juges madrilènes ont exigé des autorités régionales l’octroi de masques protecteurs à tout le personnel soignant dans un délai de 24 heures. Dans l’île de Las Palmas, aux Canaries, un juge a imposé une amende journalière de 1000 euros à une entreprise alimentaire exposée au coronavirus si celle-ci ne donne pas des masques à tous ses employés.