Humanitaire

Les personnes handicapées, grandes oubliées des guerres

Le monde humanitaire et les Etats négligent les personnes handicapées en cas de conflit. Selon un rapport de l’Académie de droit international humanitaire de Genève, il est temps d’inclure pleinement ces personnes dans les stratégies

Elles représentent environ 15% de la population mondiale, soit un milliard d’individus. Les personnes handicapées, explique la chercheuse britannique Alice Priddy, doctorante à l’Académie de droit international humanitaire et de droits humains, constituent la plus grande minorité dans le monde. Et pourtant. Elles sont les grandes oubliées des conflits armés.

C’est ce qu’elle dit haut et fort dans un rapport original intitulé «Handicap et conflits armés» présenté mardi sur le Quai Wilson à Genève en présence de la haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme Michelle Bachelet. Ses propos sont d’ailleurs portés le long du lac par une exposition du photographe britannique Giles Duley, qui a lui-même perdu deux jambes et un bras en sautant sur une mine improvisée en Afghanistan.

Cibles et boucliers humains

Alice Priddy le souligne: «Les conflits armés ont un impact particulièrement dévastateur sur les personnes handicapées.» Elles sont davantage ciblées. Des regroupements de personnes handicapées dans des institutions sont parfois utilisés comme boucliers humains. Femmes et enfants handicapés ont plus de risques de subir des violences sexuelles ou basées sur le genre. La chercheuse a beaucoup voyagé, à Gaza, en République démocratique du Congo, et a pu le constater.

Quand, en novembre 2018, à Gaza, l’armée israélienne a diffusé un avertissement deux minutes avant de lancer une attaque contre le Centre Mobarat Falastin, deux patientes handicapées n’ont pas eu le temps de s’échapper et ont été tuées sur le coup. L’exemple illustre la problématique de la proportionnalité, un principe de droit humanitaire, face à des civils handicapés. Alice Priddy renchérit: le manque d’accès des personnes handicapées à l’aide humanitaire peut avoir des effets «catastrophiques» sur leur état de santé.

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Protection paternaliste

Les Conventions de Genève ont beau célébrer les 70 ans de leur existence, les personnes handicapées sont étonnamment absentes des radars. Une évidente discrimination qui n’est pas en conformité avec le droit humanitaire. Alice Priddy a parcouru des centaines de manuels distribués au sein des armées. Ils n’en font quasiment jamais mention.

Aucune résolution du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale de l’ONU, voire du Conseil des droits de l’homme, n’aborde la question. Le droit humanitaire lui-même «reflète une approche médicale et charitable du handicap en présentant les personnes handicapées comme étant passives, faibles et vulnérables nécessitant une protection paternaliste spéciale», déplore la chercheuse britannique. Alice Priddy n’est toutefois pas fataliste: «Les approches dépassées du handicap […] ne sont pas une tare irrémédiable.» Le droit humanitaire et son interprétation sont évolutifs.

Changement de paradigme

Sous un soleil de fin d’après-midi, Michelle Bachelet a voulu donner une touche d’espoir: «En décembre dernier, lors d’une séance informelle, le Conseil de sécurité a abordé pour la première fois la situation spécifique des personnes handicapées et, dans les jours à venir, l’ONU va adopter sa première stratégie d’inclusion du handicap.»

Mina Mojtahedi est coordinatrice pour l’inclusion du handicap au CICR: «Nous constatons un changement de paradigme. Nous sommes en train d’arrêter d’assimiler le handicap à une vulnérabilité pour mieux nous concentrer sur les droits des personnes handicapées.» De nombreuses organisations humanitaires, comme le CICR, ont certes rédigé une Charte sur l’inclusion des personnes handicapées dans l’action humanitaire en 2016, mais il y a encore beaucoup à faire pour assurer une aide humanitaire inclusive, poursuit-elle.

Des droits et des opportunités

L’idée est de ne plus considérer les personnes handicapées comme des victimes, mais de leur donner tous leurs droits et des opportunités. Dans ce sens, le photographe Giles Duley a raconté une histoire très émouvante. Alors qu’il avait subi une triple amputation un an plus tôt, il photographiait Khouloud, une Syrienne de 35 ans devenue quadriplégique après avoir reçu une balle de sniper dans la nuque. «Je devais reconstruire ma vie. Elle m’a fait confiance. Elle m’a redonné la vie. C’est cela qu’on doit donner aux handicapés: la chance de se reconstruire.» Khouloud, qui vit aux Pays-Bas grâce au photographe, a elle-même témoigné à Genève, relevant qu’elle avait «de la chance» d’avoir fait la connaissance de Giles Duley.

Les choses évoluent. On commence à abandonner la vision purement charitable ou médicale du handicap. Les handicapés sont des êtres à part entière. La Convention relative aux droits des personnes handicapées entrée en vigueur en 2008 a changé les mentalités. «C’est un texte révolutionnaire», lâche Alice Priddy. La convention a fait des personnes handicapées des titulaires de pleins droits. La définition du handicap, toujours difficile, précise qu’il est aussi fonction de l’environnement. Si cette définition est désormais plus large, elle s’est trop longtemps limitée aux handicaps physiques et sensoriels en excluant les handicaps psychosociaux et intellectuels.

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