Le «moindre mal» l'a emporté. Seize ans après un premier mandat catastrophique, le social-démocrate Alan Garcia a gagné dimanche le second tour de l'élection présidentielle, porté par le rejet de son adversaire, le nationaliste altermondialiste Ollanta Humala. «Aujourd'hui est un jour de réflexion, pas un jour de victoire facile et d'allégresse», a vite nuancé le vainqueur, à l'annonce des premiers résultats. Après dépouillement de 84% des bulletins, lundi matin, Alan Garcia obtenait 54,7% des suffrages contre 45,3% pour son opposant, un fossé quasiment impossible à combler.

Victoire de l'outsider

Alan Garcia faisait pourtant figure d'outsider, derrière Ollanta Humala et la candidate conservatrice Lourdes Flores, battue au premier tour. Il a dû lutter contre le souvenir de son premier gouvernement (1985-90), qui avait laissé un pays exsangue, frappé par l'hyperinflation, les pénuries et la violence des guérillas. «Personne ne peut accéder à la responsabilité du pouvoir s'il n'accepte pas les erreurs dont il est coupable et les défauts dont il est capable», a reconnu dimanche soir l'avocat au charisme exceptionnel, vu, y compris par certains de ses ennemis, comme le «meilleur politicien du Pérou». Mais son talent d'orateur aurait eu un effet plus limité sans les encombrants alliés de son adversaire.

Ollanta Humala, un officier qui a débarqué sur la scène politique de son pays par une mutinerie stérile contre l'ex-président autoritaire Fujimori, en 2000, a d'abord réveillé des craintes d'autoritarisme, dans un pays sorti de sa dernière dictature militaire en 1980. Il a dû prendre ses distances pendant toute la campagne des déclarations de sa famille, pourtant berceau de son discours en faveur des plus pauvres et de l'identité indienne. Quand il a enfin réussi à imposer une «cure de silence» à sa mère et ses frères qui prônaient de fusiller corrompus et homosexuels, c'est l'appui du président vénézuélien Hugo Chavez, bête noire des Etats-Unis, qui est venu le torpiller.

Ollanta Humala s'inscrit dans la ligne des politiques du «révolutionnaire bolivarien» de Caracas et de son collègue bolivien socialiste Evo Morales, qui l'ont soutenu tous deux dès janvier: il se veut le porte-étendard de la moitié des Péruviens qui vit sous le seuil de pauvreté, et prône une redistribution qui passe par une nationalisation partielle des secteurs stratégiques, notamment miniers, du pays.

Défaite pour le président Chavez

Mais ce programme a poussé l'électorat conservateur à se mobiliser en faveur d'Alan Garcia, jusque-là repoussoir historique. «Notre homme est Alan, pas ce communiste d'Humala», a lancé à la presse locale un électeur des quartiers chics de Lima, avant de rejoindre la voiture où l'attendait son chauffeur. Les violentes attaques de Hugo Chavez, qui avait traité le vainqueur de dimanche de «voleur» ou «truand» au gré des discours - Alan Garcia a échappé à des procès pour corruption par prescription -, ont achevé de rassembler contre Ollanta Humala un électorat péruvien très nationaliste.

Le président vénézuélien, qui avait menacé de rompre les relations avec Lima en cas de victoire d'Alan Garcia, a aujourd'hui perdu l'occasion d'étendre son influence sur le continent, consolidée jusqu'ici par la «diplomatie du pétrole». En échange de facilités de livraison ou de paiement du combustible, Caracas, cinquième exportateur mondial d'or noir qui s'est déjà attaché les faveurs de Cuba et d'autres pays des Caraïbes, s'est rapproché de l'Argentine, communie avec la Bolivie... «Après une offre très tentante de raffinement du pétrole équatorien, Chavez espérait confirmer sa force dans les Andes avec Humala comme allié», développe l'analyste Cecilia Blondet.

L'effet de «l'épouvantail Chavez» pourrait de plus se répéter au Mexique, où le conservateur Felipe Calderon a distancé le social-démocrate Lopez Obrador, en vue de la présidentielle du 2 juillet, en l'assimilant au Vénézuélien.

Au Pérou, la partie n'est peut-être que remise: le mouvement du novice Humala, qui contrôle déjà la première force du nouveau parlement, pourrait emporter en novembre 15 des 25 régions péruviennes.