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Pétain et la France, ce piège qui dure depuis 1945

Philippe Pétain ne sera finalement pas associé à la cérémonie d’hommage militaire aux maréchaux de la Grande Guerre. Mais malgré la volte-face de la présidence française, le piège s’est refermé sur Emmanuel Macron, qui retrouve ce samedi Angela Merkel à Rethondes

La polémique n’est pas seulement mémorielle. En affirmant, mercredi, que le maréchal Philippe Pétain, vainqueur de la bataille de Verdun (février à décembre 1916), fut «un grand soldat» pendant la Première Guerre mondiale, même s’il a «conduit des choix funestes» pendant la seconde, Emmanuel Macron est tombé dans l’un des pires pièges politico-historiques de la France contemporaine. Et même si l’Elysée a fait savoir, quelques heures plus tard, que l’ancien chef du régime collaborationniste et antisémite de Vichy (juillet 1940-août 1944) ne serait pas honoré lors de la cérémonie prévue samedi aux Invalides en mémoire des maréchaux de la Grande Guerre, la «tache» Pétain s’annonce difficile à faire oublier, avant la célébration en grande pompe, dimanche à Paris, du 100e anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918.

Impossible, en effet, de parvenir en France à distinguer les mérites militaires de Pétain, maréchal le plus aimé des poilus de 14-18 – dont il avait la réputation de préserver les vies – de son impardonnable trahison de la République, lorsqu’il se fit voter les pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale le 10 juillet 1940, trois semaines après la capitulation française devant Hitler signée dans le fameux wagon de Rethondes, où l’Allemagne avait accepté sa défaite le 11 novembre 1918.

Avoir tenté de le faire d’une phrase, en pleine commémoration de l’armistice, était donc particulièrement imprudent de la part d’un jeune président de la République épris du temps long de l’histoire, mais à l’évidence insensible à certaines plaies mémorielles. Fracture générationnelle? Volonté mal placée de dépassionner certains débats historiques, comme le chef de l’Etat avait tenté de le faire durant la campagne à propos de la colonisation, qualifiée de «crime contre l’humanité» en Algérie? A l’évidence, Emmanuel Macron s’est trompé mercredi de combat mémoriel.

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Plus grave: avoir ramené Philippe Pétain dans le débat en cette semaine de commémoration avant de retrouver ce samedi à Rethondes la chancelière allemande, Angela Merkel, ne pouvait pas plus mal tomber. Comment évoquer, sans faire hurler à juste titre les associations juives et les historiens spécialistes de Vichy, le souvenir de ce maréchal condamné à mort et frappé d’indignité nationale en mars 1945, puis détenu sur l’île d’Yeu, sans renvoyer la France comme l’Allemagne aux pires heures de leur histoire récente? Rethondes, où les plénipotentiaires allemands capitulent le 11 novembre 1918 dans le wagon de commandement du maréchal Foch, installé dans cette clairière de la forêt de Compiègne. Rethondes où, au même endroit et dans le même wagon, Adolf Hitler et le général Keitel reçoivent, le 22 juin 1940, la reddition des troupes françaises et du gouvernement Pétain. Avant que le maréchal ne serre la main au chancelier du Reich le 24 octobre suivant, à Montoire-sur-le-Loir.

Sur le plan formel, Philippe Pétain demeure bien l’un des huit maréchaux de la Grande Guerre, symboles de la victoire, aux côtés de Joffre, Foch, Gallieni, Fayolle, Franchet d’Esperey, Lyautey et Maunoury. Il pouvait donc paraître logique, lors d’une cérémonie militaire entièrement consacrée à ces combats de 14-18, de citer celui qui, en plus, fut précisément fait maréchal en novembre 1918, sans avoir pu obtenir le commandement en chef des armées, confié à Foch. Sauf qu’à partir de l’armistice, son destin politique est tout entier placé sous le signe de l’ambiguïté. Ministre de la Guerre dans les années 1930, Philippe Pétain soutient le futur général de Gaulle, qui défend l’utilisation des chars d’assaut, mais il courtise les milieux catholiques ultra-conservateurs, et admire la conquête impitoyable du pouvoir en Espagne par le général Franco.

Le reste est connu: présenté comme le rempart contre l’invasion allemande de l’ensemble du pays, il obtient des nazis la partition entre France occupée et France libre durant l’été 1940. Une partition qui met la Suisse au cœur de l’occupation de l’Hexagone, puisque la ligne de démarcation part du sud-ouest de Genève pour remonter vers le centre de la France et plonger, parallèlement au littoral, vers les Pyrénées. C’est d’ailleurs en Suisse, à Vallorbe, le 24 avril 1945 que Pétain, revenu de Sigmaringen, se rendit aux autorités françaises alors que de Gaulle, au pouvoir, songeait à le laisser séjourner de l’autre côté de la frontière. Pétain, l’octogénaire populaire. De Gaulle, le jeune général qui imposa la France libre. On voit combien le souvenir du vainqueur de Verdun est, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, un dossier explosif pour la République.

Qu’Emmanuel Macron n’ait pas compris d’emblée cette dimension, obligeant son entourage à rétropédaler en dissociant Pétain de l’hommage aux Invalides, est dès lors difficilement compréhensible. Surtout à un moment de son quinquennat où bruit, notamment, la révolte des retraités, nombreux à avoir voté pour lui en mai 2017. Des retraités qui, à travers les récits de leurs parents et de leurs grands-parents, souffrent encore, consciemment ou non, des contradictions, des blessures et des méfaits de la France pétainiste, éludés bien trop vite par le locataire de l’Elysée.

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