Portrait

Peter Sands, de super-banquier de la City à héraut de la santé globale

Peter Sands a été le patron de la banque londonienne Standard Chartered pendant neuf ans. Après un passage par Harvard, ce Britannique de 57 ans a pris, en 2018, les rênes du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme basé à Genève

Devenir directeur exécutif du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (FMSTP). L’idée ne lui avait pas traversé l’esprit. Peter Sands, 57 ans, Britannique né outre-Manche, a passé sa jeunesse en Asie, entre la Malaisie et Singapour. Ses parents, eux-mêmes Britanniques, sont nés dans des colonies de sa Majesté, sa mère en Inde et son père à Malaya. L’un de ses grands-pères gérait une plantation d’hévéa en Asie. Il en tire une certaine fierté, mais sans une once de colonialisme: «Ce vécu m’a permis de percevoir le monde comme un tout et non seulement à travers les seules lunettes d’Européen. J’ai aussi pu prendre conscience des inégalités massives qui perdurent sur la planète. Cela m’a accompagné tout au long de ma carrière et m’a incité à m’intéresser aux opportunités qui s’offrent aux pays en voie de développement.»

A lire aussi: Pourquoi «Le Temps» s'associe au Geneva Observer

Aujourd’hui à la tête du Fonds mondial qui «est le plus grand bailleur de fonds au monde finançant le secteur de la santé», le Britannique en convient. Il a un profil peu conventionnel. «Je ne suis ni un docteur ni un scientifique et n’ai jamais eu un emploi à temps complet dans le domaine de la santé globale», explique le quinquagénaire dont les cheveux blancs semblent trahir davantage que son âge. De la City de Londres, capitale de la finance mondiale où se côtoient des banquiers ambitieux, tirés à quatre épingles, à la Genève internationale, où des diplomates négocient à l’abri des regards des normes de portée globale, le passage n’est pas forcément naturel et aisé.

C’est pourtant la trajectoire de Peter Sands, qui a officié neuf ans durant comme directeur général de Standard Chartered. Cette grande banque basée à Londres et active dans les pays en voie de développement est l’un des rares établissements bancaires à n’avoir connu aucune difficulté au cours de la crise financière de 2008. Avec le recul, cet ex-leader de la City est philosophe: «J’ai été le CEO d’une des principales banques européennes qui a le plus duré. Après neuf ans, j’ai estimé que c’était suffisant.» De son expérience bancaire, Peter Sands a tiré des enseignements qui lui servent aujourd’hui encore à Genève. Pour lui, il ne fait aucun doute. Le secteur privé a un rôle majeur à jouer pour «rendre le monde meilleur».

Le coup de fil de Larry Summers

Le patron du FMSTP, créé en 2002, n’a pas dû réfléchir longtemps avant de trouver une nouvelle vocation alors qu’il n’avait concocté aucun plan de carrière après avoir quitté la banque. L’idée lui est même tombée du ciel ou plutôt venue d’un coup de fil de Larry Summers, qui fut secrétaire au Trésor sous le président Bill Clinton et président de l'Université Harvard. «Pourquoi ne viens-tu pas à Harvard, m’a-t-il suggéré. J’y ai fait de la recherche sur des aspects techniques des marchés financiers avant de consacrer mon énergie aux questions économiques et financières de la santé globale.» Bien qu’accaparé par son activité bancaire, le CEO de la Standard Chartered jouera, à la demande du premier ministre britannique de l’époque, David Cameron, un rôle important au sein du Département de la santé. Pour lui, c’est un fait. Il n’y a pas assez de spécialistes de la finance dans la santé. Peu après Harvard, il collabore aussi avec l’Académie américaine de médecine et la Banque mondiale sur la thématique des pandémies.

Sa vie entre Harvard, en Nouvelle-Angleterre, et Londres lui convenait à merveille. Il n’avait pas forcément imaginé venir à Genève. Mais ne pas accepter le poste de patron du Fonds mondial qu’on lui proposait n’était pas concevable. «J’ai réalisé que c’était une occasion unique d’avoir un impact sanitaire considérable sur des pays en voie de développement», admet ce Britannique dont l’accent traduit une classe sociale qui a étudié, comme le premier ministre Boris Johnson, à Oxford. «Il est essentiel que le Fonds mondial soit à Genève où la proximité même physique de ses partenaires comme l’OMS, l’Alliance du vaccin GAVI ou Onusida change la donne.»

En partenariat avec les Etats, la société civile, des agences spécialisées et le secteur privé, le Fonds mondial investit plus de 4 milliards de dollars chaque année pour soutenir des programmes de santé menés par des experts du terrain, en premier lieu en Afrique subsaharienne (72%), mais aussi en Asie (20%). Financé à 93% par des gouvernements et à hauteur de 7% par le secteur privé et des fondations, le FMSTP estime avoir sauvé 32 millions de vies grâce au partenariat qu’il entretient avec les différents acteurs de la santé.

Les succès, Peter Sands les souligne, mais il connaît aussi les défis qui restent à relever. Notamment en matière de lutte contre la tuberculose. Le Britannique bat en brèche la croyance selon laquelle la tuberculose était une maladie du XIXe et du début du XXe siècles, qui emportait de célèbres personnalités de la littérature et du monde artistique. La maladie, qui n’est plus sous les feux des projecteurs, reste un fléau qui continue de toucher les plus pauvres et marginalisés de la société. Les efforts politiques, scientifiques et financiers consentis pour la combattre sont inférieurs à ce qui est consacré au sida ou au paludisme. Or la tuberculose tue davantage. Les chiffres sont parlants.

Dix millions de personnes sont infestées par le bacille de la tuberculose. Aujourd’hui, 7 millions bénéficient d’un traitement. Mais plus de 3,6 millions ne sont jamais dépistées. «Nous devons impérativement faire de vrais progrès, constate Peter Sands. Car on ne contrôlera jamais l’épidémie si on ne réduit pas ces chiffres.» Dans cette optique, les experts du terrain changent de méthode, passant d’un processus passif de détection de la maladie à des mesures actives en allant chercher avec des laboratoires mobiles les malades dans les quartiers défavorisés. Une approche plus nécessaire que jamais face à la polyrésistance aux médicaments antituberculeux, une vive préoccupation pour le patron du Fonds mondial.

La tuberculose tue plus qu’Ebola

Les inquiétudes de ce dernier peuvent paraître anachroniques au vu de la menace sanitaire que représente par exemple l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo. Et pourtant, Peter Sands n’hésite pas à contrer des idées reçues. «Le taux de mortalité du virus Ebola est d’environ 50%. Il est à peu près identique pour les cas de polyrésistance aux antituberculeux. Or le virus Ebola se transmet moins facilement que la tuberculose. Dans le monde, il y a environ 2000 personnes infectées par le virus Ebola. Il y en a près d’un demi-million qui ont la tuberculose.

Cette dernière est comme un virus Ebola qui a des ailes. Je ne dis pas qu’Ebola doit être sous-estimé, je dis simplement que nous devons nous interroger sur ce que nous voulons vraiment faire pour combattre la tuberculose.» Des progrès énormes ont été accomplis, le taux de mortalité aussi bien pour la tuberculose que pour le sida et la malaria a été divisé par deux en une décennie. «Mais nous perdons toujours 2,5 millions de personnes par an. C’est trop. Notre ambition est de réduire la mortalité à 1,3 million», espère l’ex-banquier de la City. En ce sens, les 14 milliards de dollars promis par les bailleurs de fonds du FMSTP lors de la Conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial à Lyon en octobre seront très utiles.

Le monde est-il prêt à affronter une nouvelle pandémie, quelle qu’elle soit? Le directeur du Fonds mondial n’en est pas sûr. Il reconnaît que nous sommes mieux préparés qu’avant l’épidémie d’Ebola de 2014-2015 en Afrique de l’Ouest. «Mais on est encore loin du compte. De nombreux pays souffrent encore de grandes vulnérabilités.» Peter Sands reconnaît la difficulté. Il faut renforcer les systèmes de santé nationaux. Mais s’il est plus aisé de véhiculer ce message pour lutter contre des maladies existantes, il est beaucoup plus difficile de plaider pour un tel renforcement dans l’optique de l’apparition hypothétique de maladies qui pourraient aussi tuer.

Joker pour le Brexit

A l’heure où le multilatéralisme est en crise, Peter Sands est ravi que son organisation prenne le contre-pied de cette tendance. «C’est d’autant plus encourageant, se réjouit le Britannique, qu’il y a dans le monde beaucoup de cynisme par rapport au multilatéralisme et une flambée de nationalisme. Or la conférence de Lyon a montré que le monde peut se rassembler pour aborder collectivement les problèmes des plus vulnérables. Nous avons dépassé notre objectif en termes de promesses de dons. Maintenant, nous devons produire des résultats.»

Ancien collaborateur du Foreign Office à Londres, Peter Sands esquive quand on lui demande si le Royaume-Uni accroîtrait son influence internationale en quittant l’Union européenne. Mais il y répond à sa manière. Le monde, à ses yeux, est très interdépendant. Aucun pays ne peut faire face seul aux grandes problématiques globales, que ce soit l’environnement ou la santé.

Marié à l’autrice Betsy Tobin, Peter Sands qui fut diplomate, banquier et directeur du Fonds global envisage-t-il un jour de se convertir à l’écriture? Eclat de rire chez l’intéressé qui conclut: «Il y a une division du travail dans la famille. Mon épouse écrit, je m’occupe du Fonds mondial. Ça va très bien ainsi.»


Stéphane Bussard, Le Temps et Philippe Mottaz, «The Geneva Observer»

Publicité