Nouvelles frontières

Petite leçon de droits humains pour les nuls

A Genève, six Etats ont voulu biffer les défenseurs des droits de l’homme du vocabulaire onusien. Voici comment

On peut être pour les droits de l’homme mais contre les défenseurs des droits de l’homme. La preuve? Au terme de sa 31e session, le Conseil des droits de l’homme a connu un débat ubuesque consacré au vote d’une résolution qui se formulait ainsi: «Protéger les défenseurs des droits de l’homme qui abordent la question des droits économiques, sociaux et culturels». Pour comprendre ce langage onusien, parlons de Berta Caceres: cette militante écologiste hondurienne a été assassinée le 3 mars. Son combat contre la construction d’un barrage au nom de la défense des peuples amérindiens avait fini par exaspérer les militaires au pouvoir.

C’est pour protéger les Berta Caceres aux quatre coins du globe que la Norvège a déposé en début de session – après les consultations avec les 46 autres Etats qui composent le Conseil – la proposition de résolution A/HRC/31/L28. Pour avoir du poids, une résolution doit être adoptée par consensus. Qui ne voudrait pas défendre les défenseurs des droits de l’homme? Le 21 mars, à 12h10, la Russie glisse au secrétariat du Conseil une liste de trente amendements. L’expression «défenseur des droits de l’homme» est systématiquement biffée au profit de la formulation «les individus, les groupes et les organes de la société engagés dans la promotion et la protection des droits humains», selon une définition de l’ONU qui date de 1998.

30 amendements

Qu’est-ce que cela change? Tout. Pour les partisans de la résolution, renoncer au terme «défenseur des droits de l’homme» revient à sabrer la légitimité de ces derniers, nier leur existence en tant qu’individus, à faire un grand bond en arrière dans l’affirmation de leurs droits et de leur protection. Le signal serait désastreux. Pour le camp pro-amendement, il s’agit de ne pas créer de droits spécifiques, de maintenir la souveraineté des Etats et le respect de leur législation, de combattre le «révisionnisme».

Jeudi après-midi, la lecture des amendements et leur mise au vote ont duré plus de deux heures. A chaque fois, une vingtaine d’États refusaient d’entrer en matière, une douzaine y étaient favorable, une douzaine d’autres Etats préférant s’abstenir. Même s’ils réussissaient à faire échec à une dilution du texte, les tenants de la résolution n’avaient pas de majorité.

Et le Vietnam dit oui

Au vote final de l’ensemble de la résolution, le résultat a pourtant été plus clair: 33 pays ont voté pour, six contre et huit se sont abstenus. Une coalition d’Etats européens (dont la Suisse), africains et sud-américains a fait la différence. Le représentant du Vietnam a pour sa part regretté que tous les amendements aient été rejetés car «ils auraient aidé à rééquilibrer» le texte. Mais il a en dernier ressort voté en faveur de la résolution. Est-ce la magie du Conseil des droits de l’homme ou les petits calculs politiques de l’enceinte genevoise qui l’explique? Le Vietnam n’aurait-il pas dû voter comme la Russie, la Chine, l’Egypte, le Pakistan et Cuba, partageant avec ces pays la même aversion de la société civile, des ONG et des droits-de-l’hommistes? Hanoi a-t-il voulu marquer sa différence avec Pékin, voisin idéologiquement frère mais de plus en plus envahissant?

Comme la Commission qui l’a précédé, le Conseil des droits de l’homme est un théâtre politique qui permet à moindres frais d’envoyer des signaux, de marchander des alliances, d’affirmer sa mauvaise humeur. S’il n’était que cela, à quoi bon le maintenir en vie? Pour les défenseurs des droits de l’homme, le vote de jeudi a été un énorme soulagement. La communauté internationale leur a envoyé ce message: ils marchent dans le sens de l’Histoire, celui de l’affirmation du droit sur l’arbitraire. C’est essentiel. Au coeur des fractures géopolitiques et idéologiques, le Conseil des droits de l’homme – qui fête son dixième anniversaire – est plus que jamais nécessaire.

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