Moyen-Orient

Avec le pétrole bon marché, l’Arabie saoudite condamné à compter ses sous

Frappé par la chute des cours du pétrole, le royaume réduit d’importantes subventions

De longues files d’attente se sont formées devant les stations-service lundi soir en Arabie saoudite. Un spectacle inhabituel dans un pays où l’essence est si abondante et bon marché que personne ne se soucie généralement de son approvisionnement. Mais le pays est entré en cette fin décembre dans un cycle difficile. Après des années de vaches grasses, au cours desquelles des comptes largement bénéficiaires lui ont permis de constituer d’énormes réserves financières, le richissime royaume se prépare à une période de vaches maigres, qui va l’obliger à prendre des mesures d’économie impopulaires.

Riyad a informé lundi que ses comptes 2015 allaient boucler sur un déficit record de 89,2 milliards d’euros, une somme qui correspond à 15% de son produit intérieur brut. Ce mauvais résultat s’explique par la conjonction de dépenses élevées, dues notamment à une augmentation du budget de la défense et aux cadeaux qui ont accompagné l’accession au trône du roi Salman, et de revenus très inférieurs aux prévisions, du fait de la chute vertigineuse des cours du pétrole.

Les autorités saoudiennes ont annoncé par la même occasion l’adoption d’un budget 2016 adapté aux circonstances. A savoir une stagnation des cours de l’or noir au-dessous de 40 euros le baril contre 120 euros en 2012. Le comble est que Riyad a lui-même contribué l’an dernier à cette chute des prix, dans l’espoir de casser les reins de son grand ennemi iranien. Mauvais calcul: le royaume en souffre aujourd’hui davantage qu’attendu.

Cette période compliquée ne fait par ailleurs que commencer. Le prix de l’or noir devrait encore baisser à l’avenir sous l’action de deux acteurs majeurs: l’Iran, encore lui, dont les exportations vont être bientôt libérées de toute entrave grâce à l’accord international qu’il a passé en juillet dernier sur son programme nucléaire; et les Etats-Unis, devenus les premiers producteurs mondiaux de brut, où le Congrès vient d’abroger l’interdiction – en vigueur depuis quarante ans! – d’exporter du pétrole américain.

La situation est grave pour le régime saoudien, une dictature de fer qui ne doit pas sa longévité à ses seuls services de sécurité, mais aussi à l’importante manne financière qu’il distribue année après année à ses sujets. Le moment s’avère en outre particulièrement sensible, le pays menant actuellement des guerres sur plusieurs fronts, en Irak, en Syrie et au Yémen. Le roi Salman, qui publie en cette fin d’année son premier budget, a tenu lundi à s’adresser directement à ses sujets sur la télévision nationale pour leur exposer le problème, tout en tâchant de les rassurer. «Avec l’aide de Dieu, a-t-il promis, notre économie a de quoi relever ces défis.»

Le budget 2016 de l’Arabie saoudite prévoit des revenus en baisse par rapport à 2015: il anticipe des recettes de 124,8 milliards d’euros contre 147,5 milliards de recettes effectives en 2015. Pour s’en sortir, le royaume possède un formidable atout: d’énormes réserves financières estimées actuellement à près de 600 milliards d’euros et donc capables d’éponger facilement le déficit de 80 milliards d’euros prévu à la fin de l’année. Mais ses autorités tiennent à disposer longtemps de cette manne. Raison pour laquelle elles ont décidé de réduire leurs dépenses, en opérant des coupes claires dans certaines subventions et donc en laissant certains prix s’envoler.

Le gouvernement a d’abord annoncé en termes diplomatiques qu’il allait «reconsidérer» les prix de certains services de base comme l’eau et l’électricité. Puis de premières indications brutes sont tombées: une augmentation de 50% du prix de l’essence sans plomb 95 et de 67% de l’essence 91, et ce dès le lendemain. Ces deux produits restent extraordinairement bon marché aux yeux du consommateur occidental, 0,21 euro le litre pour le premier, 0,18 euro pour le second. Mais leur renchérissement a frappé les esprits au pays de l’or noir. Et la diminution de diverses subventions a été comprise par certains comme une manière facile de réduire le déficit budgétaire en ponctionnant les pauvres. Un débat brûlant.

Autre cause potentielle de mécontentement: le poste qui caracole en tête au chapitre des dépenses est celui de la défense et de la sécurité, auquel seront consacrés 51,9 milliards d’euros, soit plus d’un quart du budget. Selon un rapport publié en mars par le cabinet d’experts IHS Janes, basé à Londres, l’Arabie saoudite est devenue en 2014 le premier importateur mondial d’équipements militaires, avec des achats à l’étranger qui ont atteint 5,8 milliards d’euros. Malgré ses difficultés financières, elle ne paraît pas près de réviser ses plans.

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