Chercheur au CERI-Sciences Po et actuellement directeur scientifique à l’Ecole de gouvernance et d’économie à Rabat, au Maroc, Luis Martinez évalue la portée du mouvement de contestation en Tunisie dans un contexte historique et régional.

Le Temps: Quelle est la nature du mouvement de protestation en Tunisie?

Luis Martinez: C’est une révolte contre un système politique qui n’a pas tenu ses promesses. Ben Ali est arrivé au pouvoir en 1987 dans le contexte de crise sociale et économique qui a marqué la fin du règne du président Bourguiba. Il a parlé de modernisation économique, de sécurité mais aussi de démocratie. Or il a fait le choix de la sécurité comme garante du développement économique. Il a voulu faire de son pays le plus prospère de la région, un Chili du Maghreb, en prenant Pinochet pour modèle. Vingt ans après, pour les Tunisiens, la sécurité est devenue étouffante, destructrices de libertés. Un tiers des moins de 30 ans sont au chômage, les diplômés représentent 50% des chômeurs; si tout semble bien aller dans les villes touristiques du littoral, les conditions de vie dans l’arrière-pays sont beaucoup plus difficiles. Les Tunisiens étaient prêts à accepter un état de servitude volontaire, à condition qu’il les fasse sortir de l’économie de subsistance. Les autorités n’ont pas respecté le marché et les jeunes explosent. Ils sont rejoints par les trentenaires, quarantenaires, quinquagénaires qui ne sont pas dans le même désarroi matériel mais revendiquent plus de libertés.

– Ce mouvement est-il irréversible?

– Ce qui se passe en Tunisie depuis le 17 décembre diffère des mouvements sectoriels de contestation des dix dernières années, comme celui des mines. Depuis début janvier, il y a une convergence de tous les secteurs de la société, jeunes et moins jeunes, villes du littoral et de l’intérieur, salariés et non salariés. Ce mouvement est véritablement historique: la peur de défier les institutions a disparu en Tunisie, la population défie physiquement les autorités. La réaction de ces dernières est proportionnelle. Elles sont en train de mettre en place un rapport de force non plus fondé sur l’habileté politique mais sur la terreur.

– Cette disparition de la peur est-elle irréversible?

– On ne peut pas le dire, car le régime n’a mis en œuvre qu’une partie de l’arsenal de répression. La police a tiré à balles réelles, mais l’état d’urgence n’a pas pour l’heure été proclamé et l’appareil sécuritaire n’a pas été déployé dans toutes les villes, notamment touristiques. Plus le régime, dont les condamnations sont surréalistes, s’enferme dans son déni de réalité, moins il y aura de possibilités de retour à des rapports plus pacifiques avec la société.

– De Rabat au Caire suit-on avec inquiétude la situation?

– Le désarroi est commun à tous les jeunes du Maghreb. Les moins de 30 ans, en particulier les diplômés, sont voués au même destin de précarité. Mais le contexte dans l’Algérie post-guerre civile diffère. La société vit dans l’inquiétude du redémarrage d’un cycle de violences. Les émeutes y sont des événements récurrents, presque banals. Mais il est peu vraisemblable qu’une convergence générationnelle et sectorielle s’enclenche pour défier le régime algérien comme c’est le cas en Tunisie. En Algérie, un tel mouvement a eu lieu dans les années 1980, alors que l’Etat FNL (Front national de libération) était devenu irrespirable.

– Et en Libye, en Egypte?

– Tripoli suit très attentivement la situation, car une grande partie de la Libye est très liée à la Tunisie par les échanges commerciaux, touristiques. Et il y a des similitudes: des jeunes n’ayant pas choisi le régime qui méprise les droits de l’homme. Il y a, de plus, en Libye des richesses colossales dont ne profite pas la société. Des émeutes ponctuelles ont parfois lieu; elles sont dissuadées et très peu médiatisées. Pour beaucoup, en Libye, la dynamique tunisienne peut être tentante. A une nuance près, la peur du régime n’a pas disparu. Quant à l’Egypte, elle est actuellement confrontée à une autre ligne de fracture: celle du vivre ensemble entre chrétiens coptes et musulmans. Certains se posent d’ailleurs la question de l’opportunité de l’attentat d’Alexandrie, comme facteur ayant permis de déplacer la ligne des inquiétudes vers les violences confessionnelles et loin de la contestation du régime.

– Peut-on faire un parallèle entre la révolte tunisienne et le Mouvement vert en Iran?

– On peut dresser des parallèles, mais la situation diffère. En Iran, la contestation ne portait pas tant sur le régime que sur l’usage qu’il a fait d’un vote républicain. La rue tenait à exprimer son attachement à l’importance de son choix électoral, en faveur de Mir Hossein Moussavi, rival légitime d’Ahmadinejad. En Tunisie, où les scrutins sont une immense farce, ce n’est pas un événement politique qui a fait déborder le vase, mais des facteurs socio-économiques.