Peut-on parler avec Wagner?
Ni soldats, ni mercenaires, ni employés d’une entreprise militaire privée classique, les combattants du groupe Wagner déstabilisent le monde humanitaire de la Genève internationale. La milice russe s’est installée dans les interstices du droit international
Les combattants du groupe Wagner ont une sale réputation. Cette organisation militaire «privée» au service du Kremlin multiplie les crimes de guerre, sème la terreur par ses vidéos de mise à mort de prisonnier ou de déserteur, et fournit cette chair à canon qui permet de submerger les lignes de défense ukrainiennes. Evgueni Prigojine, son fondateur, recrute et s’entoure de criminels pour des missions de mercenariat en Afrique ou de combat en Ukraine dès 2014. Ex-détenu lui-même, réputé proche de Vladimir Poutine, on lui prête des ambitions politiques. Ses recrues, aguerries pour certaines, faisant office de kamikazes pour d’autres, sont devenues un facteur déterminant de la guerre russe contre l’Ukraine. Pour les humanitaires et les ONG, c’est aussi un acteur d’un nouveau genre. Faut-il dès lors travailler avec Wagner? Et si oui, à qui s’adresse-t-on?
«Wagner a pris une telle importance, on se pose la question, comme d’autres ONG», explique Marie Lequin, cheffe de la région Eurasie à l’Appel de Genève. L’organisation humanitaire qui fait de la diffusion du droit auprès des groupes armés non étatiques est présente en Ukraine avec une vingtaine d’employés, y compris dans le Donbass sous contrôle russe. «On dialogue avec les Russes, en toute transparence», explique-t-elle. Mais si des contacts sont établis avec des bataillons paramilitaires ukrainiens, nombreux, c’est resté jusqu’ici impossible du côté russe. C’est d’autant plus compliqué que jusqu’à récemment le groupe Wagner n’avait pas d’existence légale, les sociétés militaires privées étant interdites en Russie. Jusqu’à l’an dernier, Moscou niait tout lien avec cette organisation. Evgueni Prigojine n’a reconnu en être le fondateur que l’automne dernier. Il a depuis revendiqué son rôle de chef de guerre, ainsi que le pilotage d’une usine de «trolls» destinée à propager la guerre informationnelle du Kremlin en intervenant par exemple dans le processus électoral des Etats-Unis. «Wagner est-il une entité privée, para-étatique ou étatique? A qui parle-t-on? Qui prend la décision finale? A qui attribuer la responsabilité?», s’interroge Marie Lequin.