Il est une catégorie de citoyens aux Etats-Unis qui ne se réjouit pas de la fin de la campagne présidentielle américaine: les animateurs des émissions satiriques diffusées chaque soir sur les télévisions du pays. Des combats de coqs entre les seize candidats mâles républicains lors des primaires aux déclarations de Donald Trump répliquant à son adversaire Marco Rubio qu’il n’a pas de problème de taille de sexe malgré ses petites mains. Jamais une campagne électorale n’avait fourni autant de matière pour tourner l’entière scène politique américaine en dérision. Même du côté démocrate, Hillary Clinton et Bernie Sanders ont fourni quelques lignes mémorables aux comédiens outre-Atlantique. Un thème a toutefois largement dominé: Donald Trump. Le milliardaire new-yorkais offre un nombre impressionnant de facettes susceptibles d’attirer le regard du satiriste: son côté misogyne, raciste, xénophobe, réducteur, simpliste, menteur.

Rodée dans ce type d’exercice, l’émission Saturday Night Live (SNL) demeure une institution même si elle a perdu un peu de son lustre depuis l’époque de l’exceptionnelle Tina Fey qui imitait à la perfection l’improbable candidate à la vice-présidence des Etats-Unis en 2008, Sarah Palin. Samedi soir dernier pourtant, SNL a marqué une rupture inhabituelle. L’acteur Alec Baldwin, incarnant subtilement le candidat républicain à la Maison-Blanche Donald Trump a bien sûr parlé de sa volonté de «jeter en prison» son adversaire démocrate Hillary Clinton, répliquant une scène réelle du dernier débat présidentiel. L’actrice Kate McKinnon, alias Hillary Clinton, admet s’interroger sur les sondages qui ne lui sont plus aussi favorables. Mais comme si la satire n’était plus de circonstance face à un Donald Trump perçu comme un danger pour la démocratie, les deux acteurs sont sortis du studio pour se rendre sur Times Square, la main dans la main, afin d’exhorter les Américains à aller voter.

Heure trop grave pour rire?

C’est précisément le message qu’ont voulu faire passer les acteurs Johnny Depp et Meryl Streep (elle parla à la convention démocrate en faveur de Hillary Clinton) qui jugent l’heure trop grave pour faire de l’humour au sujet de Donald Trump. Ils avaient peut-être à l’esprit Jimmy Fallon, l’animateur du Tonight Show. Le «gentil» satiriste de NBC qui ne veut jamais froisser personne, a eu droit aux quolibets acerbes de la profession pour avoir omis de poser des questions dérangeantes à son invité Donald Trump et pour lui avoir demandé de pouvoir toucher sa mythique chevelure «orange». Un tel niveau de familiarité aurait rebuté Jon Stewart qui, avant son départ du «Daily Show» avait fait de la satire politique, jusqu’en août de l’an dernier, un art que les jeunes de moins de vingt-cinq ans consommaient sans modération.

Bill Maher, l’animateur de Real Time sur HBO, ne court pas ce risque de compromission. L’homme est décapant. Comédien, il taille des croupières sans la moindre retenue tous les vendredis soir à la médiocrité politique. Mais «libéral» (à gauche) jusqu’au bout des ongles bien qu’il affiche un côté libertarien, Bill Maher assume pleinement son antitrumpisme. Il avoue ne pas réussir à comprendre la logique des partisans du républicain: «C’est déprimant de partager un pays avec des gens avec lesquels vous ne partagez rien. […] Il y a beaucoup de gens vulgaires, grossiers et racistes dans ce pays, plus que je pensais.» A 60 ans, il continue d’avouer en direct sa haine de la religion et son amour pour le haschich dont il milite pour la légalisation immédiate dans tout le pays. A propos de Hillary Clinton qu’il défend malgré ses casseroles, il dira: «Elle est comme un Noir conduisant dans un quartier de Blancs où les policiers sont républicains et vous arrêtent constamment.»

Satire de gauche?

La satire est-elle dès lors de gauche? Fox News a bien tenté l’aventure, mais la dizaine d’émissions satiriques, les late shows qui dominent le paysage télévisuel américain, sont en grande majorité proches du camp démocrate, même si Stephen Colbert, qui présente le Late Show sur CBS, est parfois taxé de comédien de droite. Dans cet environnement très masculin de la satire télévisuelle, une femme s’impose, Samantha Bee et son show «Full Frontal». Elle est la révélation de la campagne présidentielle 2016. Ancienne collaboratrice de Jon Stewart, elle s’est fait l’auteur de la théorie du complot la plus insidieuse: selon elle, «Donald Trump ne sait pas lire.» La scène s’est propagée sur les réseaux sociaux de façon virale. Quoi qu’il en soit, Samantha Bee revendique sans hésitation son statut de satiriste, de femme et de progressiste.