Russie

Le phénomène Alexeï Navalny met le Kremlin en rage

L’opposant a su mobiliser des dizaines de milliers de Russes exaspérés par le népotisme du régime. Son succès auprès de la jeunesse complique la stratégie du pouvoir pour le museler

L’opposant Alexeï Navalny a immédiatement payé le vaste mouvement de protestation anticorruption qu’il a organisé dimanche à travers la Russie. Un tribunal de Moscou l’a condamné lundi à 15 jours de prison. Le juge a rejeté dix requêtes de la défense pour vice de procédure (les policiers ont par exemple changé l’heure de l’arrestation) et a condamné l’opposant pour «désobéissance à la police». Une amende de 330 francs lui a aussi été infligée. Mais ce qui inquiète surtout le candidat déclaré à la présidentielle de 2018, c’est l’occupation des locaux de son «Fonds de la lutte contre la corruption» par la police. Tous les ordinateurs et documents ont déjà été confisqués. Une vingtaine de collaborateurs du fonds ont également été arrêtés hier. Ils ont tous passé la nuit au poste de police.

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Forte capacité de mobilisation

La nervosité du Kremlin résulte de la capacité inédite de l’opposant à mobiliser non seulement dans la capitale mais aussi dans des dizaines de villes de province habituellement insensibles aux actions de l’opposition. La cible des manifestants se trouve au sommet de l’Etat. Dimanche, plusieurs dizaines de milliers de Russes sont descendus dans la rue, répondant au slogan d’Alexeï Navalny: «Tu n’es pas notre Dimon». Dimon est le surnom affectueux du premier ministre Dmitri Medvedev, vedette d’une enquête récemment publiée par le Fonds de lutte contre la corruption. L’enquête accuse le premier ministre et ancien président (2008-2012) de vivre comme un prince, grâce aux dons mirifiques d’oligarques recevant en échange des privilèges. Une vidéo réalisée par Alexeï Navalny et publiée sur YouTube a accumulé 13 millions de vues en moins d’un mois, et ce malgré la chape de plomb médiatique sur le sujet en Russie.

Le Kremlin ne ménage pas ses efforts pour discréditer l’opposant. Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a ainsi affirmé lundi que les «adolescents mineurs se sont vu promettre de l’argent s’ils étaient arrêtés par la police». Sans offrir la moindre preuve. Le Comité d’enquête de Russie a diligemment ouvert une enquête à ce sujet. Dans le passé, plusieurs procès pour détournement de fonds et escroquerie ont été intentés contre Alexeï Navalny, qui a été condamné à 5 ans de prison avec sursis. Son frère Oleg, qui ne mène aucune activité politique, purge 3 ans de prison ferme dans une affaire largement considérée comme fabriquée pour exercer un chantage sur l’opposant.

Les médias d’Etat ont presque totalement passé sous silence hier soir les manifestations qui se sont déroulées dans une vingtaine de villes russes et qui ont conduit à des centaines d’interpellations par la police, dont 1400 rien qu’à Moscou, d’après OVD-Info. De nombreux journaux privés mais obséquieux envers le pouvoir n’ont consacré que des brèves à cette vague de manifestation sans précédent depuis 2012. De nombreux observateurs soupçonnent aussi Yandex.ru, l’équivalent russe de Google, d’avoir manipulé son algorithme pour masquer l’événement.

En lutte contre la corruption

Alexeï Navalny ne représente pas une menace pour la réélection programmée de Vladimir Poutine en 2018. Le système électoral est trop verrouillé à tous les niveaux. Le financement de l’opposition est coupé, la participation des candidats est soumise au bon vouloir du Kremlin et le décompte des voix fait invariablement l’objet de fraudes massives.

Mais à long terme, l’existence d’un rival comme Alexeï Navalny entame sévèrement la légitimité du pouvoir de Vladimir Poutine. Jusqu’à dimanche, le Kremlin pouvait ignorer et se gausser d’une opposition fragmentée. Mais dimanche a marqué un tournant en apportant un succès personnel à Alexeï Navalny. Il a su mobiliser sans l’aide des autres mouvements et leaders de l’opposition. Son créneau – la lutte contre la corruption – trouve une résonance dans la société russe. Plus personne ne peut contester aujourd’hui son statut de chef de file de l’opposition.

Le politologue Mikhaïl Vinogradov souligne une autre nouveauté cruciale: «La principale particularité [des manifestations], c’est le rajeunissement des participants. Le risque d’un schisme intergénérationnel est très sous-estimé.» En injectant du sang frais dans son mouvement, il arrache au Kremlin une partie de la génération des 15-25 ans qui n’a pas connu d’autre président que Vladimir Poutine.

Le contrôle total du Kremlin sur une information télévisée obséquieuse n’a pas suffi à émousser le sens critique de la jeune génération, qui s’informe de préférence sur Internet. Même si le Kremlin parvient par la force à se débarrasser d’Alexeï Navalny, il lui restera une tâche beaucoup plus complexe: étouffer l’espoir de changement que l’opposant a su ressusciter.

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