Philippe Douste-Blazy se bat. L’ancien ministre français de la Santé (2004-2005), candidat malheureux en 2017 à la direction de l’Organisation mondiale de la santé contre l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, a lancé voilà quelques jours la pétition «Ne perdons plus de temps!» pour défendre le traitement à base de chloroquine préconisé par l’infectiologue marseillais Didier Raoult. Sur ce sujet, mais aussi sur l’état du système de santé français assommé par le coronavirus, Philippe Douste-Blazy, qui est l’un des administrateurs de la Fondation de l’IHU Méditerranée Infections, témoigne pour Le Temps.

Le Temps: Notre reportage sur l’IHU Méditerranée Infections du professeur Raoult a provoqué, comme tant d’autres, un vif débat parmi nos lecteurs. Vous avez été ministre de la Santé. Vous êtes médecin. Vous avez dirigé Unitaid, l’initiative des Nations unies pour l’accès aux médicaments. Et vous voilà, désormais, à l’origine d’une pétition en faveur de la chloroquine…

Philippe Douste-Blazy: Dans une crise sanitaire d’une ampleur sans précédent comme celle du Covid-19, il est important d’agir le plus vite possible. Nous n’avons pas le temps d’avoir des essais scientifiques parfaits dont les résultats arriveront beaucoup trop tard pour beaucoup trop de malades. J’ai suivi depuis le début les essais conduits à Marseille par l’équipe du professeur Raoult. Il est temps d’arrêter les controverses entre experts pour se pencher sur ce que ces expériences nous ont appris. Au bout de six jours, la charge virale des patients traités, dès les premiers symptômes, avec l’hydroxyde de chloroquine, diminue drastiquement. Les complications engendrées par cette maladie diminuent aussi fortement. Prenons en compte le taux de mortalité des malades hospitalisés à Marseille, relevés tous les jours par les autorités sanitaires. Celui-ci est beaucoup plus faible dans la cité phocéenne que dans les autres territoires français. Voilà pourquoi j’ai décidé de passer à l’acte et de lancer la pétition «Ne perdons plus de temps!». Si nous sommes en guerre, alors mobilisons-nous. Agissons ensemble.

Vous êtes inquiet des controverses médicales françaises et des retards qu’elles peuvent engendrer?

Les essais scientifiques réalisés en pleine crise ne peuvent pas être aussi parfaits que ceux effectués en temps de paix sanitaire. Regardons plutôt ce qui se fait autour de nous: la FDA, l’agence américaine chargée du contrôle des médicaments, l’une des plus rigoureuses au monde, vient d’autoriser toutes les pharmacies hospitalières à s’approvisionner en hydroxyde de chloroquine afin que les médecins hospitaliers puissent prescrire ce traitement lorsque les formes symptomatiques de la maladie se manifestent. Italiens et Portugais ont décidé de faire de même. Il est grand temps de permettre aux médecins de prescrire en leur âme et conscience un médicament, s’ils l’estiment bon pour l’état de leurs malades. Il ne s’agit pas de distribuer ce médicament à tort et à travers. Surtout pas. Il s’agit de miser sur ce qui semble marcher. La France souffre aujourd’hui de polémiques scientifiques déplacées.

Polémiques, le mot est fort.

Je ne l’utilise pas de gaîté de cœur. Je veux au contraire éviter toute polémique par définition mais je considère de notre devoir de médecins et de soignants de traiter les malades et de les sauver. Je sais le professeur Didier Raoult un des plus grands infectiologues au monde, reconnu par ses pairs. Le rôle des responsables politiques est aussi de dire les choses, donc j’assume: il y a très peu d’infectiologues européens capables de publier dans les revues prestigieuses qui accueillent ses articles. Je le répète et tel est l’unique objet de notre pétition: nous n’avons pas le temps, en pleine crise, d’avoir des essais scientifiques parfaits. C’est comme ça. Regardez aussi la question des masques: on se met maintenant à en fabriquer. Pour gagner une guerre, il n’y a pas d’autres solutions que de monter au front.

Le système de santé français va-t-il tenir dans cette crise? Les évacuations médicales se multiplient, par train ou avec des moyens aériens. La Suisse, comme l’Allemagne ou l’Autriche, accueille des patients français. Votre pays est déjà débordé?

Non. Le système de santé français est soumis à la même pression que les autres systèmes de santé. Aucun pays n’est aujourd’hui capable de dire: nous sommes sûrs de tenir le choc. Personne n’est protégé contre un tel tsunami infectieux. Pour ce qui concerne la France, tout a bien fonctionné au début de la crise. Tous les cas contacts, les fameux «patients zéros», ont été localisés. La catastrophe épidémique a été évitée dans la station de ski des Contamines Montjoie. L’agence Santé Publique France a montré sa compétence. Le défi auquel nous faisons face désormais est différent: il s’agit de l’accueil des malades atteints d’insuffisance respiratoire. Le pays a déjà doublé sa capacité de soins de réanimation. C’est là le point de vulnérabilité. Ce n’est pas le système entier qui est menacé. L’hôpital français ne sombre pas. Il doit juste colmater cette brèche au fur et à mesure.

 

Vous défendez les évacuations inédites par TGV, contestées par une partie du corps médical?

La France est diversement atteinte. Dans l’ouest de la France et dans le sud-ouest en particulier, il y a encore des capacités en lits de réanimation. Il est dès lors normal de se tourner vers elles. Je n’ai pas d’idées préconçues sur ces transferts de patients. Bien sûr, la construction d’un immense hôpital de campagne aurait été une autre option. Mais où et comment? En Chine, tout était concentré sur Wuhan et je ne connais pas de pays européens capables de construire un hôpital de cette taille en dix jours. La réponse chinoise à la crise a été dictée par les capacités de ce pays. La réponse française tient compte de ce que le réseau ferré et les trains à grande vitesse peuvent apporter.

Un cas européen continue d’étonner: celui de la Suède qui n’a pas opté pour un confinement strict de sa population…

Il est très difficile et très risqué d’aller, en pleine crise, accorder des bons et des mauvais points. Chaque pays européen, en particulier du fait de ses liaisons aériennes avec la Chine au début de la crise, mais aussi de beaucoup d’autres facteurs comme le degré d’urbanisation ou la densité de la population, a eu un degré d’exposition particulier au virus. C’est à la fin de la crise que l’on pourra répondre à ces questions. Ce que nous savons le plus sûrement vient de Chine. Or le directeur du centre de contrôle chinois des maladies infectieuses, George Gao, est formel. Les éléments majeurs pour arrêter une telle épidémie, dans des pays où les gens vivent à côté les uns des autres, sont 1) le confinement 2) l’isolement strict et la mise en quarantaine des malades contaminés 3) la généralisation des tests et du port du masque pour déceler les cas de contaminés asymptomatiques et limiter la propagation.

Masques et tests sont donc indispensables avant de déconfiner nos populations…

Oui, j’en suis convaincu. Lors du déconfinement, il sera important de porter des masques et de généraliser les tests par PCR ou les tests sérologiques pour déceler les personnes immunisées. Vers le mois de juin, on pourra tester plus de 100 000 personnes en France. Voici l’horizon du déconfinement par étapes.

Un déconfinement rapide est impossible?

Ce serait un danger sanitaire majeur. Il faut impérativement des tests de dépistage pour savoir qui est, ou non, porteur du virus dans la population. Résultat: le déconfinement par paliers et par groupes, ou par régions, est la seule solution. En clair: la priorité sera de déconfiner la main-d’œuvre des industries essentielles pour l’activité économique, les soignants, puis les étudiants qui doivent passer des examens. On peut commencer par dresser des listes. Ce sera politiquement compliqué. Surtout dans un pays propice aux controverses et à la mise en accusation des autorités. Mais il faudra en passer par là.